C'est l'une des expositions les plus courtes de l'histoire du Musée de l'Elysée de Lausanne, ouvert en 1985. «Controverses» (LT des 2 et 17.04.2008) n'aura duré que huit semaines à peine. Mais c'est à coup sûr l'exposition qui aura drainé le plus de monde: lorsqu'elle fermera ses portes dimanche soir, 20000 visiteurs auront découvert cette passionnante histoire éthique et juridique de la photographie. 20000 visiteurs, c'est le double de l'ex-record d'affluence du musée lausannois, enregistré pour l'exposition Robert Capa en 2001.

Cet intérêt massif pour les 80 images litigieuses, dont la nature problématique est détaillée dans de très longues légendes, a posé des problèmes d'attente et de flux des visiteurs dans un musée pourtant loin d'être exigu. Pour permettre à un maximum de personnes de découvrir «Controverses», le musée de l'Elysée restera ouvert dans la nuit de samedi à dimanche, jusqu'à 6 h du matin.

«Un langage simple»

Quelles sont donc les clés du succès de cette exposition phénomène, qui a demandé quatre ans et demi de travail, et ira bientôt à Bruxelles, Paris, Milan et New York? Un succès qui est aussi celui du livre-catalogue de 320 pages (Ed. Actes Sud) qui accompagne l'accrochage, vendu à 600 exemplaires depuis le 5 avril dans la librairie du musée. Les deux commissaires de «Controverses», Daniel Girardin (conservateur du musée) et Christian Pirker (avocat spécialisé dans la création contemporaine), ainsi que William Ewing (directeur du musée) pointent un ensemble de raisons diverses. Aussi diverses que le public lui-même, dont une bonne part n'avait jamais mis les pieds au Musée de l'Elysée: des parents, des adolescents, des enseignants, une multitude de collégiens ou gymnasiens, des journalistes, des photographes, des jeunes adultes et des personnes âgées, un peu tout le monde en vérité.

Il y a bien sûr l'aspect sulfureux, ambigu, polémique, sexuel ou violent des photographies en elles-mêmes, parfois perturbantes, souvent l'objet d'âpres conflits juridiques il y a dix, vingt ou quarante ans. «Nous avions la crainte d'être accusé de voyeurisme, ou de sensationnalisme, note Christian Pirker. Moi-même, en tant qu'avocat spécialisé, je prenais le risque d'être attaqué. J'étais inquiet. Mais personne ne nous a accusés de voyeurisme. Les visiteurs ont bien compris qu'il s'agissait d'un discours d'ensemble sur des photos controversées. Je crois que l'on répond à des interrogations contemporaines sur l'image, en amenant à chaque fois des avis contradictoires, et surtout des avis qui évoluent dans le temps, comme dans le cas de la nudité enfantine. Malgré la complexité des enjeux éthiques ou juridiques, nous avons utilisé un langage simple, plus proche du journalisme que de l'histoire de l'art. Et tout ce qui touche au judiciaire, à l'enquête, aux conflits devant les tribunaux intéresse le grand public.»

Christian Pirker mentionne également la séduction contemporaine du storytelling, cette manière de raconter des histoires à tout bout de champ, qu'il s'agisse de marketing, de politique ou d'information. Dans «Controverses», chaque photo raconte une histoire précise, exemplaire d'une époque, d'une culture, d'un problème. Il faut voir à cet égard le temps passé par les visiteurs devant chaque image, à faire le va-et-vient entre les mots et les photos, chacun voulant comprendre les tenants et aboutissants de telle ou telle polémique. La durée moyenne des visites de «Controverses» est d'une heure et demie, ce qui est long pour une exposition de cette ampleur. Daniel Girardin souligne l'interrogation actuelle du public sur les limites de la représentation, sur ce qu'il est possible ou non de montrer à une époque donnée. «Ces questions restent ouvertes, ajoute William Ewing. L'exposition suggère qu'une image peut avoir une force explosive, mais qu'elle peut aussi être faible, vulnérable, en particulier lorsqu'elle n'est pas accompagnée de mots. En l'occurrence, nous avons une nouvelle sorte d'exposition, qui associe étroitement des discours à des images».

Les trois responsables mentionnent également, pour tenter d'expliquer le plébiscite, le grand écho médiatique de «Controverses», en Suisse comme en France, en Espagne ou en Italie.

«Controverses», Musée de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 1er juin. Infos: 021/316 99 11 ou http://www.elysee.ch