Sur le bout des langues (5/8)

Conversation avec un babouin: quand les animaux parlent

Il n’y a que dans les fables que les animaux parlent. Pourtant, la science s’est quelques fois proposé de transformer les bêtes en sujets parlants. Ça n’a pas tout à fait marché

Limites des langues, langues des limites. Chaque mardi de l'été, «Le Temps» raconte ces idiomes qu’on invente, ceux qui sont fous, ceux qui se mélangent.

Episodes précédents:

«Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons», écrit Jean de La Fontaine à Louis de France, le jeune fils de Louis XIV, lorsque, en 1668, il lui dédie ses Fables. Saint François d’Assise, lui, avait de longues discussions avec les oiseaux. Mais regardez votre chien: s’il vous semble de temps à autre qu’il voudrait vous dire quelque chose, il ne vous lira jamais le journal pour autant. Par contre, votre ado, oui. S’il est bien luné.

Bref. On le sait plus ou moins: les animaux ne parlent pas. Au mieux, ils nous imitent – «Rodrigo Tortilla, tu m’as tué», disent les perroquets. Et l’on ne dit plus aujourd’hui, comme on le pensait encore quelquefois jusqu’à la Renaissance, que si les singes ne parlent pas, c’est parce qu’ils veulent garder leurs secrets. De nos jours, si des bêtes se mettent à nous parler, c’est qu’il y a du diable dans l’affaire: des drogues (on a vu des gens sous LSD en pleine discussion avec un vélo, alors pourquoi pas avec un chinchilla?) ou des fictions monstrueuses: «Mais […] ces choses, ces animaux parlent!» s'étonne Edward Prendick lorsqu’il découvre les êtres que l’on fabrique sur L’Ile du Dr Moreau de H. G. Wells (1896).

Traversons le voile de la fiction: qu’est-ce qui fait la spécificité de notre expression orale? Pourquoi sommes-nous les seuls à parler? En 1960, le linguiste américain Charles Hockett a isolé treize caractéristiques de la communication verbale chez les êtres vivants (elle passe par le canal auditif, il y a une relation stable entre un signe et son sens, etc.), dont trois seraient réservées à nous autres humains: la capacité de produire un nombre infini de messages à partir de la combinaison d’un nombre fini d’éléments, la possibilité d’une transmission culturelle du langage, et celle de sa double articulation – c’est en gros sa faculté à être scindé en unités signifiantes (par exemple le mot), puis en unités plus petites encore, non signifiantes, mais qui entrent dans la construction du sens (par exemple les syllabes).

Le champ des signes

Allez dire ça à un singe. Ou, plus compliqué encore, au scientifique qui tient mordicus à le faire parler. Et ceci au sens littéral du terme, pas comme le gorille Koko, qui savait s’exprimer en langue des signes. On évoquera plutôt ici le sort de Viki (un chimpanzé, cette fois) qu’on s’est échiné, dans les années 50, à faire dire des choses. La guenon a réussi à sortir quatre mots («mama», «papa», «up» et «cup»): c’est un peu limite pour haranguer les foules, et l’infortunée petite femelle est d’ailleurs morte à l’âge de 7 ans d’une méningite.

L’expérience a tout de même eu le mérite de faire naître un débat. On a cru pendant longtemps que les singes ne pouvaient pas vocaliser en raison de la conformation de leur appareil buccal (et plus particulièrement au niveau du larynx et de l’os hyoïde). Des expériences récentes montrent que ce n’était qu’en partie vrai: il y a deux ans, des chercheurs français du CNRS se sont rendu compte que les babouins pouvaient proférer des proto-voyelles qui ressemblent à certaines des nôtres – «a», «è», «i», «o» et «ou». Pour ces scientifiques, ces singes «sont prêts à parler». Encore quelques millions d’années, et nous n’arriverons plus à en placer une.

Pour aller plus loin: Stanislas Dehaene, Origines du langage et singularité de l’espèce humaine.

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