Anne Bisang l'avait annoncé: dans Les Corbeaux, «l'exagération agit comme un fabuleux moteur comique» et le résultat tiendrait plus de la satire que du drame réaliste. En effet, à la Comédie de Genève, c'est sur le mode expressif du cinéma muet que Madame Vigneron (Yvette Théraulaz, un bonheur) et ses trois filles se font déplumer. Le tout dans un décor de tapisseries, toiles et praticables en mouvement, qui scandent le plateau comme autant de rideaux baissés à la face de ces femmes spoliées.

Trop maniéré? Oui et non. Le recours chronique aux clins d'œil empêche bien sûr de compatir au destin des héroïnes d'Henry Becque. De pleurer pour ces femmes qui représentent, à travers les époques, tous les grugés de la société. Du coup, par manque de profondeur, on s'ennuie un peu. Mais le parti pris ironique permet aussi d'alléger ce texte de 1876. Datée dans ses trémolos et ses développements longuets, la pièce n'aurait sans doute pas résisté à un traitement premier degré.

Henry Becque est, dit-on, le précurseur des auteurs réalistes. Un des premiers à avoir renié les mélodrames dont les scénarios flattaient la bonne bourgeoisie pour des récits plus crus traquant les bas agissements de son temps. De fait, la triste histoire de la veuve Vigneron et de ses trois filles restitue sans détour la voracité des hommes d'affaires, profitant de l'inexpérience des femmes pour les dépouiller. Architecte, notaire, entrepreneur, pas un de ces hommes à chapeau ne sauve l'honneur. Et le défilé de cette cupidité dans le salon de la veuve éplorée tient du siège forcené.

D'où l'idée du jeu expressionniste inspiré du cinéma muet, et de l'accompagnement au piano. Lee Maddeford, musicien ingénieux, suit à la perfection les états de stupeur des personnages. «Méfiez-vous de M. Teissier!» prévient la colossale Madame de Saint-Genis (Mireille Herbstmeyer, impériale). Le pianiste plaque un accord lugubre. «Méfiez-vous de votre notaire!» Deuxième salve discordante. «Occupez-vous de vos intérêts. Méfiez-vous de tout le monde!» Et le piano de trembler sous les doigts de son maître.

Cette manière de jouer des codes séduit. D'autant qu'à la réception de ces conseils définitifs, Yvette Théraulaz ne perd pas en humanité ce qu'elle gagne en effet de manches. La comédienne varie à la perfection les variations de voix, de ton. Les «oh», les «ah», mine pâmée et bras en croix, avec toujours derrière un cœur qui bat.

Même jeu pour les filles. En tête, Marie (Lolita Chammah, la Salomé de l'an dernier). Elle observe, singe, parodie et finit par copier, trait pour trait, les expressions des nantis. Sa cadette, Blanche (Prune Beuchat), a moins de réussite. Son parcours flirte avec la folie. La troisième, Judith la butée, semble trop tenir en laisse son interprète (Lise Wittamer). Chez les prédateurs, on remarque d'abord la voix insensée de Teissier. Une crécelle, un tocsin. Et le comique décalé de ce comédien qu'on imagine sorti des Deschiens. Juste. Jean-Claude Bolle-Reddat a en effet travaillé avec Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, fins experts dans l'art de l'excès. François Florey en notaire gangster et Frank Semelet en artiste opportuniste trouvent la veine fourbe de leur personnage. Avec Charles Joris en bon père de famille, ils mettent de l'huile, du swing dans une forme volontairement corsetée.

Enfin, outre les bouleversantes modulations d'Yvette Théraulaz, on admire le décor d'Anna Popek. Cet assemblage vertigineux de praticables qui roulent et de toiles qui tombent, sur lesquels s'affichent des tapisseries pas si sages. D'ordinaire, rien à craindre de ces motifs cadencés, formes abstraites qui rassurent par leur régularité. Ici, dans les subtiles lumières de Jean-Philippe Roy, chaque nouveau panneau qui descend ou se dresse signifie plus d'opacité pour les victimes affolées. La forêt du conte avec les loups, voraces, comme prédateurs. De quoi se méfier.

Les Corbeaux, jusqu'au 19 octobre, à la Comédie de Genève, loc. 022/320 50 01, http://www.comedie.ch