Le Corbusier (1887-1965) comme vous ne le connaissez pas. C’est ce que propose le Théâtre d’architecture de Mendrisio en exposant, jusqu’au 24 janvier, les dessins produits entre 1902 et 1916 par le jeune Charles-Edouard Jeanneret-Gris, avant qu’il adopte son célèbre pseudonyme et devienne l’un des architectes contemporains les plus influents.

Des gouaches, des aquarelles, des croquis au crayon graphite… Des animaux, des fleurs, des bourgeons, des natures mortes, des motifs floraux, des tapis, des nus, des portraits, des vitraux, des escaliers, des maisons, des détails de la cathédrale Notre-Dame de Paris dont il étudie le gothique, des parties de l’Acropole dont les ruines lui provoquent un «choc esthétique»… On découvre, outre des dessins d’une beauté émouvante, des miniatures d’une méticulosité extrême, de la précision du graveur-ciseleur horloger, sa toute première formation à l’Ecole d’art et d’art appliqué à l’industrie de La Chaux-de-Fonds. «Tout un monde recueilli dans un tableau de quelques centimètres carrés», a résumé en conférence de presse Danièle Pauly, historienne de l’art, experte de Le Corbusier et commissaire de l’exposition.

Dessin cardinal

L’accrochage offre aussi des documents rares, comme les carnets de voyage richement annotés de Charles-Edouard Jeanneret-Gris et numérisés page par page, de ses séjours dans les capitales européennes. En collaboration avec l’Académie d’architecture de l’Université de la Suisse italienne, la Fondation du Théâtre de l’architecture présente en tout plus de 80 œuvres graphiques, en grande partie inédites, provenant de collections privées et publiques.

Un accrochage qui met en évidence l’importance cardinale qu’accordait le Neuchâtelois au dessin. «Dessiner signifie avant tout regarder», affirmait-il, soulignant que «chaque jour de ma vie a en partie été dédié au dessin». Le dessin représentait pour Le Corbusier tant un outil de recherche et d’analyse qu’un dispositif au service de la mémoire ou un mode d’appréhender la réalité, indique Danièle Pauly. En témoigne une citation du catalogue: «Le dessin est un langage, une science, un moyen d’expression, un instrument de la transmission de la pensée.»

L’exposition couvre ses années d’études à La Chaux-de-Fonds et celles consacrées à ses voyages en Italie, Allemagne, Autriche, France, «Orient» (Prague, Budapest, Belgrade, Bucarest, Istanbul, Athènes…), jusqu’à ce qu’il s’installe définitivement à Paris en 1916. Période caractérisée par sa fréquentation assidue des musées et des architectes européens de l’avant-garde, comme Auguste Perret à Paris puis Peter Behrens à Berlin, et sa rencontre en 1910 avec l’écrivain suisse William Ritter, qui deviendra son mentor.

Naissance d’une vocation

Concepteur du Théâtre d’architecture, Mario Botta, qui a participé à la réalisation de l’exposition, a rencontré son illustre collègue à Venise en 1965. «On dit de lui que ce n’était pas un personnage facile, mais qu’il savait reconnaître le talent.» L'«archi-star» tessinoise n’hésite pas à qualifier «Corbu» de «monstre», vu l’extraordinaire prolificité de sa production graphique. Il aurait créé plusieurs milliers de dessins; la seule Fondation Le Corbusier, à Paris, en a conservé quelque 5000.

«La particularité de cette exposition est qu’elle montre la naissance d’une vocation et la formation intellectuelle d’un jeune architecte au début du XXe siècle», relève Danièle Pauly, précisant que l’ambition initiale de Charles-Edouard Jeanneret-Gris était de peindre. C’est Charles L'Eplattenier, son professeur à l’Ecole d’art, influencé par le mouvement réformateur Arts and Crafts, qui l’en a dissuadé, l’encourageant à embrasser l’architecture. C’est ainsi que le fils d’une pianiste et d’un émailleur de cadrans de montre de La Chaux-de-Fonds est devenu Le Corbusier, dont l’œuvre architecturale était sacrée patrimoine mondial de l’Unesco en 2016.


«Les dessins de jeunesse de Le Corbusier. 1902-1916».Teatro dell’Architettura Mendrisio. Jusqu’au 24 janvier.