«Corbu, Corbu, Corbusier.» Ils sont une vingtaine, buste contre buste, avec leurs vestes matelassées qui font une pyramide sur le parquet, à mastiquer le nom de l'architecte du terroir. Devant eux, un petit chevelu aux créoles ajustées grossit le regard pour relancer le chœur. C'est Christophe Studer, pas 30 ans, qui parle un espéranto de sa conception, trois mots d'anglais, deux d'allemand, du neuchâtelois des hauteurs en général.

Autour de lui, dans ce centre culturel de l'ABC aux parois boisées, un guitariste finlandais, un saxophoniste germanique qui vit à Paris et, surtout, une diva de Philadelphie installée à Vienne, Linda Sharrock au béret feutré. Derniers ajustements avant la création vraie de La bouillie d'Heidi, un spectacle que Studer rumine depuis un an et plus, dont les premiers avatars ont déjà été exportés en Inde; à Chandigarh, notamment, laboratoire à ciel ouvert du Corbusier. Dès ce soir, à Genève, puis à La Chaux-de-Fonds, la bande ardente dévoile dans son intégralité son opéra ubuesque.

Christophe Studer, un monstre. Perché sur «la plus haute ville d'Europe», puis dans son récent exil berlinois, plusieurs années dèjà qu'il rosse des claviers électriques, des Fender Rhodes, surtout, dont il a fait son empreinte sonore. Il faudrait, quoi, les cent pages de son curriculum vitae pour dire la frénésie de ce poète-bûcheron, galvanisé par les musiques qui trébuchent, l'underground aux pieds sur terre et la belle musique de chambre en extérieur.

Studer, avec son pote le clarinettiste Lucien Dubuis, organise un Other Jazz Festival, tourné en label d'enregistrement, en plate-forme de production. Ces deux-là ont davantage accompli pour le rayonnement de la musique improvisée en Suisse que mille subventions bernoises d'aide à l'exportation. Car, autant Dubuis qui joue avec le guitariste new-yorkais Marc Ribot, que Studer qui n'a jamais trop parié sur l'autarcie, ces musiciens-ci ont des antennes partout où les portent leurs sens.

Alors, cette Bouillie d'Heidi - dont le titre se justifie dans un sourire fripon de Christophe Studer - se joue tout entière sur la gourmandise de ses acteurs. Un chœur aventureux qui hurle, peaufine, respire. Un ensemble dont la filiation à l'avant-garde africaine américaine des années 60 sert surtout d'invitation à la galipette mélodique. Un écran géant avec façades du Corbusier, des poètes qui déclament, des vidéos, une batterie d'effets spéciaux, en somme, tous voués à rameuter le chaland sans l'effrayer. Cette équipée ne donne pas dans le contemporain, le bruit et le vertige pour impressionner son auditoire. Mais parce que, pour eux, seule l'audace est rock'n'roll.

Linda, première femme du guitariste Sonny Sharrock, icône du frisson chanté, ne s'est d'ailleurs pas fait prier pour entrer dans la partie. Sur une chaise bancale, elle froisse un texte d'Emily Brontë. Christophe Studer la scrute à distance: «Faites ce que vous sentez.» Les répétitions sont comme suspendues à cette fragilité. Les collégiens de la chorale retiennent leur âme. Deux minutes plus tôt, Studer réalisait sa fortune: «Voir jouer sa propre musique par des interprètes de cette valeur, quelle joie!» Ses partitions manuscrites alternent les plaintes martiales, les hallalis teutons et les douceurs de fin de nuit. Le batteur Lionel Friedli empile les twists décadents et une subtilité à la Jim Black, à la Paul Motian.

En création à l'Heure bleue de La Chaux-de-Fonds, La bouillie d'Heidi aura son disque, gravé sur scène. Puis une longue tournée en 2006, de quoi rendre concrète pour chacun cette jeune scène neuchâteloise dont les membres se revendiquent jazz sans se voir en gardiens du temple. Et qui visent l'ailleurs sans jamais nier qu'ils viennent de quelque part. «Je me vois en ambassadeur, de ma ville, de ma région, de mon pays», dit Christophe Studer. Franchement, par les temps qui courent, on ne voit pas de porte-drapeau plus sémillant.

La Bouillie d'Heidi. En version réduite sans chœur: ve 3 février, 21h. AMR/Sud des Alpes (10, rue des Alpes), Genève. Rés. 022/716 56 30. Création officielle: sa 4 à 20h30 et di 5 à 17h. L'Heure bleue, La Chaux-de-Fonds. Rés. 032/967 60 50.