Elle faufile son sourire. Incognito, parmi les futurs applaudissements qui se pressent sur le perron de l’église. Dix minutes avant de prendre la scène, Patricia Kopatchinskaja n’a pas encore passé sa robe de concert, qu’elle porte sans escarpins. S’isoler? Au contraire. Essaimer une malice discrète, déguster l’atmosphère. Tournicoter un pouce, vérifier qu’il fonctionne. «Je joue tellement de concerts ces temps-ci…» Comment dit-on bonne chance en français? L’accent moldave parfume à peine son anglais rapide et nerveux.

Transformée. Face au public du Menuhin Festival, à Rougemont, Patricia Kopatchinskaja saisit son violon, «cette étrange pièce de bois devenue la voix de mon âme», cet instrument de métamorphose qui fait d’une jeune maman «tout à fait ordinaire» la nouvelle enivreuse de la scène classique.

«Sauvage», «excessif», «antimusical», une partie du sérail spécialisé stigmatise cet archet effronté, tandis que d’autres saluent une violoniste «stratosphérique», au jeu «plus brûlant que le hard rock». La provocation, facteur de communion ou argument de communication?

«On ne peut pas atteindre les oreilles d’un public moderne avec les reproductions mécaniques et polies que l’industrie du disque veut nous vendre.» Dont acte. Patricia Kopatchinskaja s’est longtemps refusée toute incursion au studio; ce sont pourtant ses récents enregistrements (chez Naïve) qui l’ont fait connaître. Le dernier en date convoque un autre électron libre, en la personne de Fazil Say – pianiste turc à l’esprit retors et aux mains survoltées. Leur Sonate op. 47 Kreutzer «fait galoper Beethoven à la cravache». L’accentuation cinglante peut prêter à sourire, les timbres grattent, sifflent. Mais le swing! «Créer une sensation est essentiel. Il faut bousculer, déranger l’auditeur pour qu’il puisse appréhender l’œuvre comme une première fois.» D’où une vision un peu particulière de ce que l’on appelle «l’interprétation historiquement informée». «Cette démarche n’est pas satisfaisante en soi. Les contemporains de Beethoven ont vu dans la Sonate Kreutzer «une forme de terrorisme artistique et esthétique». «C’est cet aspect-là, avant tous les autres, qu’il faut pouvoir rendre si l’on veut réellement faire revivre cette musique.»

Ce qui n’empêche pas la tourbillonnante violoniste, décidément peu soucieuse des paradoxes, de jouer avec le chef Philippe Herreweghe, apôtre convaincu des répertoires anciens. Ils viennent de s’offrir ensemble l’intégrale des œuvres concertantes de Beethoven, aux côtés de l’Orchestre des Champs-Elysées (sortie prévue en octobre, toujours chez Naïve). Une forme de consécration pour Patricia Kopatchinskaja, née il y a un peu plus de trente ans à Chisinau, Moldavie, «le pays le plus pauvre d’Europe» – elle y retourne fréquemment avec Terre des hommes pour encourager l’éclosion de jeunes talents.

Maman au violon, papa au cymbalum, et une enfance baignée de folklore et de conservatoire, avant que la famille n’émigre à Vienne. PatKop (comme certains la surnomment) y étudie le violon, mais aussi la composition, un cursus qu’elle achèvera à Berne en 2000. «La composition et la musique contemporaine influencent mon approche de répertoires plus anciens. Idéalement, une interprétation devrait révéler comment la musique s’est créée dans l’imaginaire du compositeur.» La gastronomie du marché, en quelque sorte. «J’ai appris la composition comme la cuisine: pour encore mieux apprécier les mets lorsqu’on va manger à la table d’un grand chef.»

Et Patricia Kopatchinskaja a les oreilles gourmandes: depuis le début de sa carrière, elle a donné en création pas moins de 50 opus originaux. «Les compositeurs sont les musiciens avec lesquels je me sens le plus à l’aise. Le manque d’intérêt actuel pour les nouveaux répertoires est le signal inquiétant d’une culture et d’une civilisation sur le déclin.»

Ce soir au Menuhin Festival, elle s’associe au pianiste David Greilsammer pour jouer Ligeti, Antheil ou Cage. Un programme osé, comme un miroir inversé de la soirée de mardi, qui affichait les grands classiques. Mozart, Schumann, et surtout Beethoven (avec la pianiste Mihaela Ursulaesa), brigand comme jamais. La Sonate op. 30 N°3 secoue une désinvolture en forme de crinière folle, hoquette des pizzicati canailles, décoche des aigus dénudés depuis les planches, que PatKop foule pieds nus. «Pourquoi je joue sans chaussure? La question est plutôt: pourquoi le milieu classique est-il conservateur au point de s’arrêter sur détail aussi insignifiant?»

Patricia Kopatchinskaja et David Greilsammer, ce soir à 20h à l’Eglise de Rougemont. www.menuhinfestivalgstaad.com