Portrait

Cordes sensibles

La violoncelliste a accompagné Sophie Hunger, Olivia Pedroli et Franz Treichler. Sara Oswald se lance dans le portrait musical composé sur mesure

La violoncelliste a accompagné Sophie Hunger, Olivia Pedroli et Franz Treichler

Sara Oswald se lance dans le portrait musical composésur mesure

Elle vient d’un petit village de Fribourg et ça se voit: Sara Oswald, lumineuse violoncelliste de 37 ans, a tout d’un lutin des bois. Petit gabarit, regard rieur, la jolie jeune femme a choisi la gourmandise comme boussole de vie. Le dur métier de violoncelliste, elle l’a appris, oui. Entre Fribourg, Lausanne, Genève et Barcelone. Mais, du baroque à Sophie Hunger, en passant par Barbouze de chez Fior, inclassable quatuor à cordes féminin, la musicienne a très vite quitté les artères principales pour les sentiers dérobés. Là où elle trouverait des fougères, des champignons et des secrets bien cachés. Car la native de Belfaux aime les mots, mais plus encore, elle aime le langage du corps, celui que parlent les animaux. Une fois par semaine, elle réalise son rêve de petite fille: s’occuper de chevaux. Rencontre avec une violoncelliste en liberté.

On se retrouve au Café de Grancy, un des QG branchés de la capitale vaudoise. Et déjà, un pas de côté: Sara Oswald est accompagnée de son chien, Poilu, une chienne en fait, un parson russell terrier que s’est offert la musicienne lorsqu’elle a arrêté de fumer. «Je voulais un grand chien noir et je me retrouve avec un petit blanc! Je le prends partout. En concert, en tournée. Il va même jouer dans une pièce de théâtre à la rentrée. Un Marivaux, monté au Théâtre des Osses. Je jouerai un employé agricole, Poilu fera le chien.» La campagne. Odeur de terre et de feuillages mêlés. «J’adore être dans la forêt, surtout les bois du Jorat. C’est là que je me ressource.» On regarde la jeune femme qui est aussi compositrice et on se demande quelle est la musique de ces lieux. Elle répond de manière détournée. «J’écris tous les jours une sorte de carnet de bord musical. Je pars du violoncelle et du piano, puis j’écris à la main, sur une partition. Je traduis en son ce que je ressens, c’est très ventral. Je travaille, travaille, en essayant de ne pas juger.» La musique de la grotte intérieure.

D’ordinaire, le violoncelliste est formé pour interpréter. Avec sensibilité et charisme, mais sans part de création spontanée. C’est le chemin que Sara a d’abord emprunté lorsqu’elle a étudié, enfant, et surtout, lorsqu’elle a intégré avec son frère, violoniste, l’Orchestre des Jeunes de Fribourg. «J’avais 14 ans. C’était un exercice super stimulant, car, chaque mois, on avait un concert avec un soliste d’exception. C’est là que j’ai su que j’en ferai mon métier. Mon frère aussi. Aujourd’hui, il est violoniste à Bâle et joue dans un quatuor. Il est resté dans une filière classique.»

Contrairement au lutin des bois qui a opté pour le sentier des fées. «Oui, j’ai toujours préféré les harmonies aux mélodies. Toujours privilégié le traitement du son aux partitions. En fait, j’aime bien tordre l’instrument, lui faire dire ce qu’il n’a pas l’habitude de dire!» Pas étonnant que la jeune diplômée du Conservatoire de Lausanne ait suivi dès 2002 des cours de violoncelle baroque à Barcelone, puis à la Haute Ecole de musique de Genève. «J’aime ce registre, très vivant, très capricieux en raison des cordes en boyau. Le son n’est jamais acquis, tu dois toujours être très concentré pour obtenir la note juste. Entrer en classe baroque, c’était aussi une manière de sortir de l’académisme.» Car Sara a très vite su qu’elle ne serait pas une musicienne d’orchestre. Que cette orientation la rendrait malheureuse. Une décision qui a d’abord fait tousser son père, professeur de latin et passionné de musique. Pianiste et chanteur amateur, c’est lui qui a fait travailler ses deux enfants régulièrement pour qu’ils acquièrent leurs fondamentaux musicaux. «Enfant, je voulais faire du cheval, sourit Sara, mais mes parents avaient peur. C’est vrai que la musique, a priori, c’est moins dangereux!»

Faut voir. Approchée à la manière de Sara, la musique est plutôt aventureuse. A commencer par l’improvisation, à laquelle la violoncelliste s’est formée aux côtés du regretté contrebassiste Popol Lavanchy. «J’ai adoré cette liberté totale, cette création basée sur l’écoute et les textures. Popol m’a engagée pour animer avec lui des stages d’improvisation, une activité que je continue aujourd’hui.» Cette liberté, Sara Oswald l’a encore importée dans l’école où elle enseigne un après-midi par semaine. «Comme c’est une école sans examen, je me suis dit que ça pouvait être aussi une école sans partition, sourit la musicienne. J’enseigne la technique à base d’improvisations. C’est une approche plus intuitive qui donne de très bons résultats.»

Belle rebelle. Dont l’esprit nourrit depuis dix ans un quatuor à cordes exclusivement féminin et surprenant, Barbouze de chez Fior, dont la production oscille entre jazz, classique et contemporain. «Souvent, on dit de nos compositions qu’elles font penser à des musiques de film.»

Belle, rebelle et douée en plus, lorsqu’elle remplace au pied levé le tromboniste qui doit accompagner Sophie Hunger dans sa tournée. «J’ai répété durant un après-midi et le soir on se produisait à Bruxelles! C’était rock’n’roll. Une année et demie sur les routes, deux filles pour une dizaine d’hommes. Le bus, la route, la vie les uns sur les autres. Moi qui aime le calme… C’était excitant de jouer devant des salles pleines tous les soirs, une super aventure!» Et Sophie Hunger? Quel est, côté coulisse, le profil de la star helvétique? «C’est une patronne incroyable. Elle est tellement respectueuse qu’on donne le meilleur de nous-mêmes. Il faut savoir que le musicien indépendant est encore considéré comme un guignol. Souvent, on me propose des concerts à l’autre bout de la Suisse pour 100 francs… C’est vraiment un combat de revendiquer sa professionnalisation. Avec Sophie, on était tous des pros!»

La violoncelliste a accompagné d’autres artistes rares, comme Franz Treichler, Olivia Pedroli, Yvette Théraulaz. Chaque fois, un prolongement, esthétique et personnel. «Pour moi, le facteur humain est déterminant. Si la personne n’est pas sincère, ça ne m’intéresse pas.» Cette sensibilité qu’elle tient aussi de sa maman, pédopsychiatre, Sara Oswald lui a trouvé un nouveau débouché: depuis peu, elle compose des portraits musicaux. Vous lui décrivez l’être aimé et elle imagine une mélodie, sons grattés, sons liés, qui correspondent à sa personnalité. Un cadeau, original, qui a déjà fait des heureux. Et une surprise de plus dans la grotte aux fées de cette musicienne en liberté.

sarathoustra@bluewin.ch

«Il faut savoir que le musicien indépendant est encore considéré comme un guignol»

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