Scènes

La Corée du Sud vous fait Cuckoo

Sobre, précis, haletant. Ce spectacle à La Bâtie qui raconte comment le pays asiatique est sous pression depuis le plan du FMI est une véritable claque. A voir au Théâtre des Amis, à Carouge, jusqu’à vendredi

On l’a écrit, cette Bâtie 2019 fait la part belle aux comédiens et aux performeurs – une palme au troublant Stéphane Gladyszewski et son Corps noir, au Théâtre du Loup, ou comment trouver un père dans la matière. A l’inverse de cette tendance, Cuckoo ne se distingue pas par ses prouesses d’acteur. Sur la scène des Amis, à Carouge, l’unique interprète, Jaha Koo, brille par son effacement constant. Mais quelle claque, ce spectacle! Cuckoo est une formidable leçon d’histoire récente qui raconte comment la Corée du Sud s’est fait étrangler par le FMI en 1997 en échange d’un plan de sauvetage. Une «humiliation nationale» restituée à travers trois autocuiseurs de riz de la marque Cuckoo, emblème domestique du pays. La charge est sobre, précise, haletante.

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Tout commence avec un jet de vapeur. Hana, le premier autocuiseur, rouge et muet, a rempli son humble office. Soit cuire du riz, socle nutritif de la Corée du Sud, nation exsangue et en feu depuis que ses dirigeants ont accepté le plan de redressement de Robert Rubin, secrétaire au Trésor américain, dans l’administration de Bill Clinton. L’idée du 21 novembre 1997? Eponger les dettes du pays en lui versant 55 millions de dollars et exiger en contrepartie d’en prendre les rênes de sorte à imposer une politique d’austérité.

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C’est en tout cas ce qu’expliquent les deux autocuiseurs blancs trônant sur la table, après s’être copieusement engueulés. Des autocuiseurs qui s’insultent? C’est que ces robots emblématiques pour leur servilité ont été trafiqués de sorte à penser, analyser, s’allumer, chanter, etc. Comme si, dans cette contrée où les citoyens sont niés, les machines étaient plus vivantes que les humains.

Colère et riposte policière

Pendant que les autocuiseurs dressent leur réquisitoire, des vidéos montrent la colère des Coréens, toutes générations confondues. Des manifestants qui descendent dans la rue et se font corriger sans ménagement. Revendications, affrontements, violence: l’idée discrète et feutrée que l’on se fait de la Corée vole en éclats face à ces poings levés, ces visages désespérés et les coups de bouclier des policiers. C’est rude et ça dure depuis vingt ans.

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Le temps d’une génération, justement. Jaha Koo a 34 ans et, aussi loin qu’il se souvienne, il n’a jamais «vu personne sourire en Corée». Aujourd’hui, il travaille comme musicien et performeur en Belgique, et dédie son spectacle à six de ses amis qui se sont suicidés. Chômage ou travail de somme, sept jours sur sept, pour un salaire indécent, vies familiales brisées, pression constante sur les jeunes épaules: Jaha Koo parle, détaille et c’est Emile Zola ou Victor Hugo qu’on entend. Avec, en plus, le froid glacial de la technologie.

Au nom de Jerry

L’artiste qualifie cette dépression d’«isolement sans aide», des mots qu’il dit en coréen. Sinon, il s’exprime en anglais, parfois relayé par les autocuiseurs qui clignotent et poussent la chansonnette. Le contraste entre la légèreté du style et la gravité du propos frappe. Jaha Koo parle surtout de Jerry, un ami danseur qui, devenu père, n’a pas résisté à la pression et a fait le grand saut. Un acte, le suicide, qui «se répète toutes les trente-sept minutes en Corée du Sud», assène l’auteur. A la fin, Jaha construit une tour avec du riz cuit. Un petit bonhomme, de riz aussi, est placé à son sommet. Sautera, sautera pas? On connaît déjà la fin du récit.


Cuckoo, jusqu’au 6 septembre, La Bâtie-Festival de Genève, Théâtre des Amis, Carouge.

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