Raconter la vie de Corinna Bille, c’est suivre le cours d’une vocation d’écrivaine, née dès l’enfance et qui s’est poursuivie, contre vents et marées, jusqu’au décès de l’autrice, à 67 ans, en 1979. Dans Toute une vie à écrire, Sylvie Neeman, écrivaine et collaboratrice du Temps, s’attache à mettre des mots sur cet appel qui à maints égards demeure mystérieux ou difficile à saisir: d’où vient l’envie d’écrire? Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à rester des heures durant à sa table de travail pour imaginer des histoires? Si le livre s’adresse d’abord aux jeunes lecteurs, il est nourrissant pour tous les âges tant Sylvie Neeman réussit ce portrait de femme en train d’écrire. Albertine, qui vient de recevoir le Prix Andersen, la plus haute récompense internationale pour l’illustration jeunesse, prolonge d’un crayon espiègle les hauts et les bas d’une existence placée sous le signe des mots.

Toute une vie à écrire est le cinquième tome de la collection La petite bibliothèque de S. Corinna Bille qui a vu le jour aux Editions La Joie de lire en 2018, grâce au soutien de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de Suisse romande et du Tessin, dans le but de mettre en valeur, dans de petits volumes cartonnés, les nouvelles et contes pour enfants de l’écrivaine valaisanne. Cinq autres volumes sont prévus jusqu’en 2021 avec pour chacun un illustrateur suisse différent. Adrienne Barman, Mirjana Farkas ont déjà illustré deux volumes. Isabelle Pralong, Anna Sommer ou encore Pierre Wazem participeront aux prochains.

Souvenir lumineux

Le compagnonnage entre la maison d’édition genevoise et l’œuvre de Corinna Bille remonte au début des années 1990. A cette époque, soucieux de publier les inédits laissés par son épouse, l’écrivain et poète Maurice Chappaz cherche une maison d’édition pour le volet jeunesse de ses écrits, parus jusque-là, de façon éparse, dans quelques revues. Francine Bouchet, directrice de La Joie de lire, se souvient: «C’est par Anne Salem-Marin, ma grande et regrettée amie qui m’avait rejointe aux éditions, que le contact s’est fait avec Maurice Chappaz. Elle l’avait rencontré à une projection de la Cinémathèque, à Lausanne, et le courant avait tout de suite passé. Je garde un souvenir lumineux de nos séances de travail avec lui.» Paraissent plusieurs albums illustrés et trois volumes en poche.

Partage d’émotions

Mais l’univers et l’écriture de Corinna Bille méritaient plus: «Si quelques textes sont un peu datés, l’ensemble dégage une poésie, un rapport à la nature, une mélancolie aussi, qui ouvrent à la grande littérature. Corinna Bille offre aux jeunes lecteurs un partage d’émotions, une distance par rapport au monde», poursuit l’éditrice. Le parcours créatif de l’écrivaine, son enfance entre un père peintre et une mère paysanne, le couple qu’elle a formé avec Maurice Chappaz, sa lutte pour trouver du temps pour écrire, entre ses trois enfants à élever, grappillant chaque minute disponible, sont aussi une matière riche à raconter. «Comment parler de l’écriture aux enfants? Sylvie Neeman était la bonne personne pour relever le défi», se félicite Francine Bouchet.

Dans un tea-room

En puisant dans les archives et les textes de Corinna Bille, et particulièrement dans son récit autobiographique Le Vrai Conte de ma vie (Ed. Empreintes, 1992), Sylvie Neeman campe l’écrivaine à la cinquantaine, dans des circonstances bien particulières. Tout une vie à écrire débute ainsi chez le fleuriste. Une dame achète un bouquet qu’elle aimerait faire livrer. Elle choisit les fleurs en connaisseuse. Elle donne une adresse. Et un nom: Corinna Bille. Puis elle s’installe dans un tea-room, pour écrire. «Je voulais avant tout noter le rêve de cette nuit. Ces temps, je pense beaucoup à mon enfance. Là, dans mon rêve, c’était ma toute petite enfance, je me suis vue dans un traîneau, emmitouflée dans une couverture en grosse laine qui sentait encore le mouton, cette odeur âcre et grasse que je n’aimais pas alors et qui m’enchante à présent, quand j’ai le rare bonheur de pouvoir la retrouver.» En à peine deux paragraphes, Sylvie Neeman a fait de cette femme qui achète des fleurs et qui note ses rêves dans un café un personnage éminemment proche. Dans le rêve, sur le traîneau qui file à toute allure «entre les sapins enneigés», elle est une petite fille de 3 ans «et pourtant nous allions fêter Noël chez ma fille, qui attendait un enfant».

Climat enchanté

Ce rythme du rêve et de la remémoration, ce brassage entre «passé et futur, l’enfance et la maternité», ce climat enchanté et précis tout à la fois (qui est la couleur si caractéristique des textes de Corinna Bille), cette distance sur soi-même et sur le temps que procure l’écriture, tout cela est posé avec un grand naturel dès l’ouverture du livre. Et c’est très naturellement aussi que Corinna Bille va continuer à se souvenir et à raconter, à la première personne, son enfance et la façon dont les mots et leurs couleurs se sont imposés à elle. Corinna Bille louait régulièrement, seule, des appartements, pour pouvoir écrire quelques semaines, loin du flot du quotidien. Et elle aimait que des fleurs l’accueillent, sur le pas de la porte.

Déclaration d’amour


Ainsi, dans cet appartement-ci, avec vue sur le lac et ses couleurs changeantes, l’écrivaine fait revivre le Paradou, la demeure où elle a grandi, à Sierre, entre ses cinq frères et sœurs. Avec l’importance donnée par les parents à l’imagination, au théâtre, aux livres. Mais c’est bien la façon dont l’écriture a fait sa place en elle, de l’enfance à l’âge adulte, qui est le fil du récit. Et par des mises en abymes habiles, Sylvie Neeman parvient superbement à montrer comment l’écriture puise au réel et le prolonge, l’agrandit, le transcende. Elle permet de ressentir aussi cette drôle de place qu’occupent les écrivains: au plus près du monde, de ses émotions, de ses bruissements, de ses douleurs mais comme perchés sur un balcon. Tout une vie à écrire est une magnifique déclaration d’amour à l’écriture. Corinna Bille y déclare ainsi: «Ceux qui écrivent, d’une certaine façon, trouvent que vivre ne suffit pas, qu’il faut plus, qu’il faut mieux, qu’il faut différemment. Et puis, je crois que les mots sont ma façon d’aimer. Les gens, la montagne, les plantes, les torrents, les bêtes. Je les raconte, je les invente. Je les prends dans mes mots, comme d’autres prennent dans leurs bras ceux qu’ils chérissent.»

Genre: Récit
Autrice: Sylvie Neeman
Illustrations: Albertine
Titre: Toute une vie à écrire
Editeur: La Joie de lire, coll. La petite bibliothèque de S. Corinna Bille
Pages: 96