Littérature

Corinna Bille et Maurice Chappaz, amoureux et écrivains

Leur correspondance sur près de quarante ans révèle la ferveur de leur union et de leur engagement dans l’écriture

Quelle traversée ! La lecture de la correspondance entre le couple d’écrivains Corinna Bille et Maurice Chappaz engendre beaucoup d’émotion. Quelques lettres, une dizaine à peine, étaient parues jusqu’ici (dans Le Cippe à Corinna Bille en 2012, Infolio, notamment). Les 700 missives qui paraîssent aujourd’hui aux éditions Zoé, avec une quarantaine de photos, frappent par leur cohérence et leur ferveur. C’est Maurice Chappaz lui-même qui a souhaité cette publication en 2004. Jérôme Meizoz, qui à l’époque venait de signer un livre d’entretiens avec l’auteur du Testament du Haut-Rhône, a dirigé les travaux et Pierre-François Mettan, rassemblé et annoté les lettres avec une équipe de trois personnes.

Pour les lettres romandes, le couple Maurice Chappaz-Corinna Bille a stature d’icône. Parce qu’ils ont chacun construit une œuvre parmi les plus marquantes de l’après-guerre, une œuvre à visée large mais ancrée dans leurs terres valaisannes, dans la défense d’un monde et d’une nature en train de disparaître, pour lui ; dans l’exploration d’univers oniriques et des rapports hommes-femmes, pour elle. Parce que leurs livres ont dépassé les frontières suisses, Prix Goncourt de la nouvelle pour Corinna Bille en 1975, Bourse Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre pour Maurice Chappaz en 1997. Et parce qu’ils se sont aimés, à leur façon, nomade.

Les lettres tout à la fois écornent la légende et la dépassent. Les tensions et les crises conjugales ont été fortes. Mais la permanence de l’attachement, de la proximité sentimentale et créative, de l’envie de partager expériences, doutes littéraires et quotidien, l’expression sans cesse renouvellée de l’amour dans les lettres, impressionnent. Amants, parents, époux, amis, écrivains et voyageurs, leur correspondance comprend les récits de chacun de ces états. Si elle est si riche et si intense, c’est aussi qu’elle a été le pont entre deux êtres qui avaient fait le choix de vivre « à bonne distance », partageant le même toit par intermittence seulement, guettant les échappées solitaires pour pouvoir écrire.

Château fantasque

Au moment de leur rencontre, lors d’une soirée au Château de Glérolles, à Saint-Saphorin, en janvier 1942, Maurice Chappaz a 26 ans. Il a interrompu ses études de droit puis de lettres et entend se consacrer à la poésie. Corinna Bille est plus âgée de quatre ans. Elle sort de deux années d’un mariage triste (et non consommé) avec un acteur parisien. Elle écrit déjà de manière intense et régulière. Tous deux sont issus de familles aisées. Edmond Bille, le père de Corinna est peintre et vit avec sa famille au Paradou, château fantasque qu’il a fait construire sur les hauteurs de Sierre. Maurice Chappaz est fils d’avocat et le neveu du Conseiller d’État, Maurice Troillet. L’Abbaye du Châble est l’imposante demeure familiale.

Mais les jeunes amants ont déjà l’écriture pour vocation et la déambulation comme mode de vie idéal. Au-delà d’un amour commun pour les paysages sauvages du Valais, ils se retrouvent immédiatement sur ces deux points : une œuvre à écrire et la vie qui va avec, frugale et éloignée des conventions. Mais comment y parvenir ? Comment atteindre l’équilibre entre liberté de création et liberté financière ? Comment concilier écriture et vie familiale ? Comment préserver l’amour dans ces tiraillements ? Ces questions traversent la correspondance et la vie du couple. Ils tentent quelque chose et leurs lettres sont le réceptacles des joies et lassitudes de ce chantier ambitieux et vital.

Eclat solaire

La ferveur amoureuse des premières années, l’éclat solaire des échanges, s’allient dès le départ au sérieux du travail à accomplir. Chacun de leur côté, dans l’une ou l’autre des demeures familiales, à Sierre, au Châble, à Chandolin et bientôt à Geesch, dans le Haut-Rhône. Corinna veut achever Théoda, son premier roman. Maurice, qui est mobilisé, écrit ce qui deviendra son recueil de poèmes, Les Grandes Journées de printemps. Les deux livres paraissent en 1944. Cette année-là nait aussi leur premier enfant, Blaise.

Toute leur vie, chacun sera le lecteur de l’autre. Maurice prend particulièrement à coeur son rôle d’agent littéraire de Corinna, se démenant pour faire lire ses manuscrits aux éditeurs, négociant ses contrats. Tout le monde éditorial romand des années 1940 à 1970 se déploie dans les échanges.

Une chambre à soi

Autre intérêt de ses lettres : l’acharnement dont Corinna Bille va faire preuve pour continuer à écrire malgré les trois enfants dont elle s’occupera le plus souvent seule. Pendant ces années, elle saura écrire sur le moindre bout de papier à disposition, à la première demi-heure de libre. Retrouver une « chambre à soi » sera sa requête pendant toute cette période. Au moment de leur mariage en 1947, Chappaz s’était engagé auprès d’elle, « je ferai tout mon possible une fois mariés pour te ménager des oasis pour écrire ». Il tiendra parole la remplaçant, quelques fois, auprès des enfants pour qu’elle puisse s’échapper dans le Var. Le séjour au Paradet inspirera à Corinna son roman Oeil-de-verre. Quand les enfants seront plus grands, le Tessin deviendra un autre havre d’écriture.

Usé par les difficultés de la vie de famille, par l’instabilité financière, secoué par les infidélités de Maurice Chappaz, le couple s’écrit moins dans les années 1960. La flamme épistolaire sera ravivée par les voyages. En Asie pour Chappaz avec Jean-Marc Lovay, en Russie et en Afrique pour Corinna où elle retrouve son fils Blaise. De nouveau, l’éclat solaire des échanges, un appétit d’écrire et de vivre, le don pour le bonheur de Corinna, la ferveur de Maurice. L’élan sera interrompu brutalement par le cancer de Corinna, décelé et soigné trop tard. Elle meurt le 24 octobre 1979. La dernière lettre date du 13 août.

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