Corinne Desarzens aime les mots, elle les collectionne, les échange, en use comme de talismans dans ses voyages; elle les lance dans la conversation, par surprise, au moment opportun, pour produire de petites épiphanies. On a l’impression qu’elle vit pour cela: ouvrir sans cesse de nouvelles portes d’une culture à l’autre, créer des appels d’air. Que ce soit dans une rue sombre de Zanzibar, au bord du Bosphore ou lors d’une réunion de la communauté albanophone suisse romande à Lausanne: elle sait à chaque fois faire des étincelles.

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Dans un café grec, l’écrivaine demande à des hommes attablés en solitaires: «Τι είναι ομορφιά», «Qu’est-ce qu’est la beauté?» Un pope lui répond par ce petit poème calligraphié: «Quatre yeux deux cœurs/s’ils s’aiment/mieux vaut l’enfer/que les séparer.» A chaque fois, un monde s’ouvre.

Elle éprouve le même plaisir à la découverte des mots écrits par d’autres ‒ romans, poèmes, en français ou pas, d’Ossip Mandelstam à Hemingway. Pour la romancière, vient ensuite le temps de l’écriture: la transposition de ces rencontres inattendues dans des récits foisonnants et généreux.

Corps célestes

Les hommes sont des corps célestes dérivant dans leur solitude. Parfois les orbes des planètes se frôlent, une seule fois peut-être, et un contact devient possible, de mystérieuses intersections se dessinent; ce sont ces brefs instants vertigineux que raconte La lune bouge lentement mais elle traverse la ville.

Lire ces 34 chapitres (auxquels s’ajoutent une préface et une postface regorgeant elles aussi d’anecdotes), c’est accéder à une somptueuse bibliothèque contenue dans un seul volume. En plus de pépites en roumain, en swahili, en suisse-allemand, en géorgien, etc., le livre offre quelques pages de dessins croqués par l’écrivaine, parce que le dessin permet de «réveiller les fantômes».

Question de survie

Corinne Desarzens a étudié l’anglais, le russe, l’arabe, le japonais, le romanche, entre autres, pour le plaisir. Il ne faut pas y voir une recherche d’exotisme, c’est une question de survie: les mots permettent de créer du champ pour ne pas suffoquer, d’opérer une petite greffe de peau «pour réparer une gueule cassée qu’on ne soupçonnait même pas d’avoir». Il ne s’agit pas de fuir l’ennui, mais de maintenir son âme en vie, parce que «chaque mot est une pierre pour traverser la rivière à gué».

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Son mot préféré, mamihlapinatapei, vient du tehuelche, parlé en Terre de Feu, utilisé pour décrire l’instant où deux personnes échangent un regard, «un moment de complicité, de silence très expressif. De solitude partagée.» Une question d’intersection entre les astres.

Ce livre prouve qu’il est encore possible de voyager hors des autoroutes du tourisme de masse. Il propose une nouvelle façon d’être au monde. Il s’agit de rejoindre «le sauvage, le décapé, l’ordinaire, toujours si mystérieux», de percevoir l’autre dans sa différence, de l’honorer, d’activer et de réveiller les potentiels du hasard. De créer, avec l’autre, un lien particulier, unique, même fugace, en renonçant au globish, l’anglais du tourisme planétaire simplifié et insipide. D’écarter les flux d’images de voyages trop lisses des réseaux sociaux pour retrouver la magie de l’inconnu, du rugueux, de l’effort. De s’effacer, de devenir invisible pour se rendre poreux au monde. Sans oublier de glisser une goutte d’amertume, dans la douceur, «pour la faire durer plus longtemps».

Portrait en creux

Etre touché par les mots est une question de désir: «Quelque chose de savoureux qui vous sature», confie l’auteure. «Une densité qui ne reviendra peut-être plus jamais: ça a été. Qui vous emplit à ras bord, jusques au bord ‒ j’aime cette liaison qui amène vraiment au point ultime. Qui stupéfie et euphorise autant que de savoir nager en eau profonde, de tomber amoureux, de mettre au monde.»

A la fin, au fond des yeux de l’autre, c’est son propre reflet qui est révélé: «Ce sont toujours les étrangers qui connaissent, qui ressentent le mieux notre propre pays d’origine.» Et au fil de ses pages tissées d’histoires, formant des motifs aussi beaux que ceux d’un tapis persan, c’est son propre portrait que Corinne Desarzens esquisse en creux, celui d’une voyageuse, un carnet à la main. Regardez sa façon élégante de se glisser, de traverser le monde, les villes, les livres et les époques. Mystérieuse, elle ouvre des portes là où il n’y a pas de porte.


Récits
Corinne Desarzens
La lune bouge lentement mais elle traverse la ville
La Baconnière, 343 p.