Mentor

Corinne Desarzens: «Chaque été, je relis Malcolm Lowry»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Corinne Desarzens a choisi l'auteur de «Au-dessous du volcan»

Une poignée de gravier, que vous recevez d’abord en pleine figure. Incompréhensible. Continuer? Monde hérissé de miradors et entouré de remparts, le chef-d’œuvre sait se défendre. Il jette l’effroi et plante les questions. Il crayonne une phrase sur un mur. Impossible d’y pénétrer avant plusieurs tentatives d’escalade. Ou par effraction.

N’importe, il va falloir vivre tête à tête avec un monstre inconnu, qui possède sur vous tous les pouvoirs. Sifflent les noms que les vieux Mayas donnaient aux mois: Pop, Uo, Zip, Zotz, Tzec, Xul, Yaxhin, Yax, Zac. Oui, ça se passe au Mexique, à l’ombre d’un double volcan, à Quauhnahuac, le jour des morts 1939.

Chaque été, je relis Au-dessous du volcan, paru en 1947: un rituel aussi athlétique que thérapeutique. Je dois recevoir cette volée de gravier. Je dois boire cette potion. J’ai besoin de ce couloir, disons, de contention.

Douze coups de minuit

C’est une virée infernale en douze cercles, autant que les coups de l’horloge sonnant minuit, pour Faust. Une roue de foire, un tourbillon, une symphonie, un film de cow-boys à la texture plus serrée qu’un poème. Une construction en arbre de vie et son envers à écailles, avec un ravin à pic quelque part au milieu, une barranca qui joue les premiers rôles, ex aequo avec le héros, Geoffrey Firmin, dit le Consul.

Attachez-vous bien. Ne contournez aucun cratère. Interdisez-vous tout raccourci. Suez. Mieux, en effet, recommande personnellement l’auteur, Malcolm Lowry (1909-1957), si vous ne sautez rien. Vous aurez le cœur dans la bouche, et les larmes, souvent. Non, ne sautez rien.

Dans un jardin déjà convoité par la jungle, exultent des plumbagos, des bougainvillées et des arbres à cire aussi dépenaillés que des préservatifs. Un chat a capturé une libellule dans la gueule. Le tournesol me hait, pense le Consul, je sais qu’il m’observe, tout comme le voisin. Chéri, pourquoi suis-je partie? écrit Yvonne, le seul amour de sa vie. Pourquoi m’as-tu laissée partir? dit la lettre égarée qui mettra plusieurs années, et des montagnes de milliers de bouteilles plus tard, à lui parvenir. Toutes celles qui lui font voir un ennemi dans le tournesol et une âme humaine tentant d’échapper aux mâchoires de la mort dans la libellule voletant avec fureur entre les moustaches du chat. Car ce qui ne s’est pas passé est toujours ce qui bouleverse le plus.

Défilé de personnages

Et voilà qu’Yvonne revient. Quelques heures avant le passage du demi-frère du Consul, Hugh. Dans le satin de son maillot. Que résonne à nouveau sa voix chère, intolérable, et différente, maintenant qu’il va la perdre. Car son retour ne change rien.

Les gamins croquent des crânes en chocolat. Défilent des squelettes bâtis en fils de fer sous le givre et rôdent des lions rêveurs. Le Consul, Yvonne et Hugh passent ensemble cette journée particulière, tous en route vers l’inévitable désastre personnel, de façon toujours délicieuse, bien sûr. Un tour d’horloge entre l’océan et le cœur, un taureau et un stand de tir, avec d’innombrables arrêts, on devrait dire stations, dans des cervecerias qui s’appellent «El Amor de los Amores» et «Todos Contentos y Yo También».

- J’aurais beaucoup aimé m’adonner à l’alcoolisme, confie pour sa part Fanny Ardant*, […] mais je n’ai pas eu de gens qui m’aimaient assez pour que je ne tombe pas complètement au fin fond de… Elle ajoute avoir davantage d’attirance pour l’alcoolique que pour celui qui va à la salle de sport. Et surtout que les grands écrivains sont des extralucides. Bien sûr, bien sûr – et là, vous vous étranglez –, car ils montrent le chemin en faisant éviter le plus dangereux, celui qui fait passer la sécurité avant la liberté. Où est le nord, d’ailleurs, et l’ouest? Et l’ouest, le nord de qui?

- J’adore l’enfer, dit le Consul. Gardez vos offres de Lucide Paradis.

Humour, noirceur et frénésie

J’adore l’insolence de Fanny et le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo. L’humour et la noirceur, de bout en bout, de ce Mexique où je n’ai jamais mis les pieds. Me sentir assourdie par le tonnerre et bleuie par la foudre, arrivant à percevoir, une miette de seconde, les éléments dont la vie est composée: l’eau, l’air, le désir d’être heureux, le verre et le ciel.

Cette véritable histoire d’ivrogne, moins exotique qu’effrénée tentative d’atteindre quelque chose, Lowry la tord et l’essore, la travaille, lui donne une forme et déroule un tapis somptueux à sa violence. Il ne supprime pas des personnages. Il ne simplifie rien. Il sait que ça fonctionne. Il n’écoute pas les conseils. Il met les larmes. Le seul critère. La seule nourriture. Avec le silence qui suit le point final. Et ce tambour voilé de neige qui, à votre surprise, est votre propre cœur.

*Dans une récente interview à Marie-Claire.


Corinne Desarzens

Romans, récits, carnets: depuis Il faut se méfier des paysages en 1989, Corinne Desarzens construit une œuvre placée sous le signe de la poésie, des voyages, des passions. Primée à maintes reprises et placée sous le signe de l’imaginaire, des voyages, des passions. Elle publie trois titres cette rentrée. Elle vit à Nyon.


Profil

1952: Naissance à Sète.

1998: «Bleu diamant» (L’Aire), prix Rambert.

2006: «Poisson-tambour» (Ed. Bernard Campiche).

2008: «Tabac de Havane évoluant vers le chrysanthème» (Edition du Rocher), prix du Rayonnement de la langue française.

2011: «Un Roi» (Grasset).

2017: «Le Soutien-gorge noir», «Honorée Mademoiselle» (L’Aire); «Couilles de velours» (d’autre part).

Un auteur, un mentor

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