Corneille ou l’illusion comics

Scènes A Fribourg, avant une tournée romande, les Osses offrent une version pop de la pièce

Ça secoue, ça pétille et ça fait wizzzzz!

Corneille pour les enfants. Ou Corneille pour les adultes qui ont gardé leur âme d’enfant. Si vous n’avez jamais pu lire une bande dessinée jusqu’au bout, ni regarder un film avec Louis de Funès, vous éviterez L’Illusion comique telle que mise en scène par Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, nouveaux directeurs du Théâtre des Osses, à Givisiez. Entre le jeu ultra-typé des comédiens et les vidéos gimmicks des frères Guillaume, l’hommage au théâtre composé en 1635 par celui qui deviendra un grand tragédien classique est ici servi dans toute sa force ludique. Ça marche? Affirmatif. Shebam! Pow! Blop! Wizz!

C’est Corneille qu’on assassine, crieront peut-être les puristes face à cette version pop de L’Illusion comique , à voir à Fribourg jusqu’au 23 novembre et dans de nombreux lieux de Suisse romande dont la Comédie de Genève, fin octobre. Pourtant, écrite alors que l’auteur a 29 ans, cette pièce qui mêle pastorale, comédie et tragicomédie ne ressemble à rien de ce que Corneille a produit avant et produira ensuite.

Lui-même qualifiait d’«étrange monstre» ce texte joyeux qui enchâsse trois niveaux de narration et raconte comment un subterfuge magique permet à un père de suivre à distance les frasques de son fils perdu. Avec une audace qu’on peut saluer, les deux metteurs en scène romands ont donc simplement prolongé les délires de Corneille près de quatre cents ans après.

N’exagérons rien. On ne ressort pas du Théâtre des Osses ébouriffés par de stupéfiants effets. Juste ravis par cette façon rapide, liftée, imagée, de brosser les rimes du maître. Vivifiés aussi par cet élan bon enfant imprimé à ce texte qui parle de transmission. Ce serait comme une comptine maline pour parents paumés, un jeu de l’oie incisif pour pédagogues dépassés. Un dé qui roule, des cases qui bougent, des obstacles à surmonter sur le mode «cape et épée» et, à la fin, un épilogue qui réjouit le cœur et l’âme. Qui dit mieux pour apprendre le difficile métier d’éduquer?

Tout commence dans le Grand Nord, façon expédition polaire. Pourquoi? Pour rien, juste pour le plaisir de voir la neige tomber – effet des frères Guillaume –, et les moustaches de Laurent Sandoz se givrer. Le comédien, fidèle de François Rochaix, interprète Pridamant, ce père qui, pour avoir été trop sévère, a fait fuir son fils Clindor (Simon Romang) et le cherche dix ans après. Plus tard, Sandoz jouera aussi Géronte, le père d’Isabelle (Rachel Gordy), et troquera alors ses atours de vieillard tremblotant contre le costume trois pièces et le Borsalino d’un maffieux de quartier. Et puisque, dans la pièce, Géronte apparaît en même temps que Pridamant, l’image de ce dernier est projetée aux côtés du mage Alcandre par qui tous ces mirages arrivent (Edmond Vullioud, au phrasé toujours aussi velouté). Autrement dit, le film prend le relais des comédiens en chair et en os quand l’exige la dramaturgie. Parfois, l’effet est un peu gratuit – quand Adraste (Marc Zucchello) arrive avec son bouquet ou Lise (Céline Cesa) nettoie les carreaux. Mais le plus souvent, les trucages visuels et la création sonore type cartoons de François Gendre servent le propos.

Ce moment hilarant, par exemple, ou la geste du fils en fuite est résumé à travers des vignettes vintage. Ou cette autre séquence réjouissante où Matamore, ce capitaine fantoche (Jean-Paul Favre, excellent) retrace ses fausses réussites militaires. Les panneaux mobiles du plateau imaginés par Christophe Pitoiset se couvrent d’onomatopées et de croquis de BD. De quoi galvaniser le récit du bouffon habillé comme un super-héros de récré. Et encore le palais des glaces, miroirs qui se répliquent à l’infini, lorsque Matamore craint jusqu’à son ombre dans la nuit…

Si les nouveaux directeurs du Théâtre des Osses, qui viennent de succéder à Gisèle Sallin et Véronique Mermoud, ont choisi ce texte classique – leur premier en vingt-cinq ans de mise en scène à deux –, c’est pour honorer la tradition de ce centre dramatique fribourgeois, coutumier du répertoire. «Il s’agit aussi d’asseoir la fonction culturelle de cette institution, de réaffirmer son importance au sein de la ville», précise Geneviève Pasquier. Le tandem n’a pas la tradition, ni le répertoire moroses. Ce constat réjouit.

L’Illusion comique , jusqu’au 23 nov., Théâtre des Osses, Givisiez, 026 469 70 00, www.theatreosses.ch Du 28 oct. au 2 nov., Comédie de Genève; le 6 nov., Reflet-Théâtre, Vevey; du 13 au 15 nov., Grange de Dorigny, Lausanne; le 18 nov., Spectacles français, Bienne; le 28 nov., Salle CO2, Bulle-La Tour.

On est ravis par cette façon rapide, liftée, imagée, de brosser

les rimes du maître, vivifiés par cet élan