Une devinette pour commencer. Quelle différence y a-t-il entre le coronavirus et l’UE? Réponse: le premier est européen, l’autre un peu moins. La preuve, l’épidémie a même surmonté le Brexit. Trêve de plaisanterie, le moment est plutôt grave. Car une idée majeure est en train de mourir, et elle pourrait finir par emporter tout le continent avec elle. Le coronavirus aura-t-il donc raison du projet européen? Il se montre en effet chaque jour davantage un révélateur impitoyable des divisions qui rendent le continent impuissant, à l’heure où il devrait trouver une stratégie unique. Mais l’UE ressemble désormais à ces étoiles éteintes dont la lumière toujours visible à des milliards de kilomètres fait croire qu’elles existent encore.

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Les idées au fond se comportent de la même manière. Fasciné par leur puissance de rayonnement, on est porté à les croire toujours valides, alors qu’elles sont mortes depuis belle lurette, car sans objet ni convergence avec la réalité. Serait-ce déjà le cas du projet européen? Souhaitons que non, mais le voilà bel et bien être entré dans une zone dangereuse où les faux pas et les escamotages ne sont plus permis, pas plus que le droit de décevoir. Sinon, il faudra probablement se résigner à en parler au passé, comme d’une ambition désuète à ranger au placard avec les vieux clichés du siècle précédent.

Sentiment d’appartenance

Ouvrons la boîte, pour voir. Certains livres sont tellement ancrés dans leur époque qu’ils donnent l’impression de parcourir une série d’instantanés photographiques, qui nous projettent soudain dans un temps révolu. La formule s’applique particulièrement bien à l’autobiographie de Stefan Zweig, Le Monde d’hier (1943), achevée peu avant le suicide de l’écrivain autrichien, qui s’était réfugié au Brésil pour échapper à la menace nazie.

A l’époque où le livre est publié, son sous-titre Souvenirs d’un Européen semble fournir l’épitaphe d’un monde défunt. Celui-ci a-t-il vraiment existé? Oui, Zweig en témoigne, il y eut quelques années durant lesquelles l’Europe est apparue comme une réalité sans cesse plus présente, évidente et désirable. C’était à l’ouverture du XXe siècle. Les grandes nations du continent connaissent pour la plupart une période d’épanouissement exceptionnel: technique, économique, culturel.

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Or le fait nouveau, c’est que ce progrès est vécu de manière collective, comme l’accomplissement d’un moment proprement européen. Une civilisation est à son apogée et l’avenir en tiendra les promesses. D’autant plus que cet élan se traduit aussi sur le plan des existences personnelles. Les individus s’émancipent des carcans traditionnels, toutes les classes sociales se mettent à voyager, les consciences franchissent enfin les frontières. C’est ainsi que la mémoire de Zweig enregistre sans flexion la naissance d’un sentiment d’appartenance à l’Europe, à un destin commun, juste à la veille du premier conflit mondial.

Réalité fragile

D’où est alors venue la catastrophe, sans que nul ne s’en doute? La réponse de Zweig surprend et effraie à la fois: précisément du bien-être et du sentiment de sécurité des sociétés européennes. Chaque pays continuait à se projeter de manière strictement nationale et voulait faire fructifier ses avantages, quitte à entrer en collision avec les autres. Les yeux rivés sur le mirage d’un monde pacifié, les opinions publiques n’ont pas compris que le danger était à leur porte. Si bien qu’il était déjà trop tard quand elles ont ouvert les yeux.

L’illusion que le continent pouvait se développer sans surmonter ses divisions, voire en mettant les différents pays en compétition, a donc creusé sa fosse. Ce qui ne l’a pas empêché de ressusciter quelques décennies plus tard, et avec lui ses projets d’union, même bien au-delà des espoirs de Zweig. Mais son témoignage rappelle combien cette réalité est fragile, et donc précieuse.


Extrait

«[…] Je plains tous ceux qui n’ont pas vécu dans leur jeunesse ces dernières années de confiance dans l’Europe. Car l’air autour de nous n’est ni mort ni vide, il porte en lui la vibration et le rythme de l’heure. Il les presse inconsciemment dans notre sang, les diffuse dans notre cœur et dans notre cerveau. Pendant toutes ces années, chacun d’entre nous a puisé des forces dans l’élan général de l’époque et trouvé dans l’optimisme collectif de quoi fortifier sa confiance personnelle. Peut-être qu’à l’époque, ingrats que nous sommes comme tous les êtres humains, nous n’avons pas su combien la vague qui nous portait était forte et sûre. Mais il faut avoir vécu cette époque de confiance universelle pour savoir qu’il n’y a plus eu depuis que déchéance et folie.»

Stefan Zweig, «Le Monde d’hier»