Le Conseil fédéral a annoncé mercredi après-midi l’interdiction des manifestations réunissant plus de 50 personnes. Pour les milieux culturels, c’est un nouveau coup dur. Si certains lieux avouent vouloir tenter de résister et ne pas lâcher leur public, d’autres ont choisi de mettre leurs activités en suspens, à l’image de la salle des Docks, à Lausanne, désormais fermée jusqu’à nouvel avis. Réactions.

Omar Porras, directeur du Théâtre Kléber-Méleau, Renens

«Nous venons d’apprendre la décision du Conseil fédéral et nous n’avons pas encore pris de décision. C’est une épreuve qui va nous rassembler. Quand on sent que le paquebot coule, il faut réagir. Les autorités nous permettent de jouer encore, même si ce n’est que devant 50 personnes. Hier soir, à la première du Conte des contes, de Giambattista Basile, le public était d’un enthousiasme galvanisant. Il répond présent. C’est à nous de trouver des solutions.

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Nous avions déjà, par mesure de précaution, réduit notre jauge à 200 sièges, alors que notre théâtre peut accueillir 300 personnes. Si nous ne pouvons recevoir que 50 spectateurs, nous pourrions jouer deux fois par jour, en fin d’après-midi et en début de soirée. Il n’y a pas d’heure pour le bonheur. C’est une piste. Il faudra examiner si c’est possible: le spectacle dure 1h40 et est très riche en effets spéciaux. Est-ce que les comédiens et les techniciens peuvent enchaîner? Annuler les représentations? Je m’y refuse pour le moment. Ce serait frustrer le public et les artistes. Mais tout cela aura un coût pour notre théâtre.»


Dominique Rovini, codirectrice du festival Les Créatives, Genève, Lausanne et Bâle

«Nous avions un peu anticipé les choses: notre programmation a été conçue en fonction de la situation, avec davantage d’expositions notamment. Sur la soixantaine de projets du festival, 70% pourront vraisemblablement être maintenus. Mais nous avions pris quelques risques en croisant les doigts. La performance de l’artiste et militante kurde Zehra Dogan à l’Uni Mail, par exemple, ou le concert de la chanteuse belge Sophie à l’Alhambra vont tomber.

Un concert devant 50 personnes, ça n’a pas de sens! Pour certains rendez-vous, des questions subsistent: les roulements de 50 personnes seront-ils possibles? D’autres pourront se faire en ligne. Ecouter Lauren Bastide et Judith Butler converser a de la valeur, même à distance. Il y a peut-être des formats radio à inventer également. En fait, on part maintenant sur un travail d’édition, de détournement. On va faire honneur à notre réputation, c’est-à-dire d’être créatives pour tenir le coup!»


Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge

«Nous devions entamer ce mercredi une série de représentations, reprendre notre Cyrano de Bergerac jusqu’à dimanche, avant de partir en tournée en France. Nous devions jouer à guichets fermés, devant près de 500 spectateurs. La première de ce soir sera aussi notre dernière. Jouer devant 50 personnes n’a aucun sens, dans une salle de 500. Le public est perdu dans le gradin et ne peut jouer ce rôle de catalyseur qui transcende les interprètes. Financièrement, ce serait ruineux. Nous prévoyions 11 000 francs de recette par soirée; avec 50 spectateurs, elle est de 1000 francs. Vous voyez l’écart!

Pour nous, cette décision, qu’on peut comprendre au vu de la situation sanitaire, est une catastrophe. Si Emmanuel Macron annonce un nouveau confinement en France, nous devrons aussi renoncer à notre tournée à Paris, à Lyon et à Marseille. Pour la profession, ces prochains mois s’annoncent dramatiques. Beaucoup de professionnels seront dans l’impossibilité de travailler. Pour les théâtres genevois, le Théâtre de Carouge en particulier, nous sommes toujours dans l’attente d’une réponse concernant notre demande de RHT pour la période précédente. C’est aberrant et scandaleux quand on sait que c’est réglé dans le canton de Vaud. Le risque pour nous est le dépôt de bilan.»


Antoine Minne, programmateur et producteur au PTR, Genève

«Personnellement, je suis motivé par les contraintes. Nous allons donc tout faire pour continuer à remplir notre mission, qui est de proposer des concerts. Nous avons également l’avantage d’être une salle subventionnée; pour les salles privées, ça va être plus compliqué. Mais c’est évident qu’avec un maximum de 50 personnes, staff compris, ce sera impossible d’organiser de vrais concerts. Nous ne pouvons en outre décemment pas faire venir de groupes et ne pas les payer correctement.

Nous allons donc reporter tous nos événements prévus jusqu’à la fin de l’année et tenter de créer des choses plus simples. Il s’agira plus de récitals intimes que de véritables concerts. En ce qui concerne 2021, tout dépendra des tournées. Mais il semble évident qu’on se concentrera sur les artistes suisses et issus des pays voisins. On travaille actuellement sur une collaboration avec les festivals Voix de Fête et Antigel et on imagine plusieurs scénarios, avec des budgets et mesures sanitaires prévus pour des publics très limités, moyens et plus importants.»


Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy, Lausanne

«Nous sommes K.-O. debout. Cinquante spectateurs, ça ne veut rien dire. Pourquoi ne pas avoir par exemple imposé des demi-salles, avec un couvre-feu à 21h? On aurait sans doute obtenu le même résultat. Le seul point positif, c’est que les petites salles peuvent continuer de travailler. Magali Tosato jouera ainsi son spectacle à la salle René Gonzalez. Par contre, nous renonçons, la mort dans l’âme, à l’accueil de Das Weinen, de Christoph Marthaler, et de Mitten wir im Leben sind/Bach6cCello suiten, d’Anne Teresa de Keersmaeker, qui étaient prévus en novembre à l’Opéra de Lausanne. Comment choisir les 50 spectateurs pour ces représentations? Je me refuse à le faire, outre qu’économiquement ce n’est pas tenable.

L’autre aspect du problème, c’est que même si les théâtres restent ouverts, beaucoup de spectacles ne pourront pas se faire. Il faut que les collectivités publiques aident ces artistes privés de travail. Pour le moment, les RHT ne concernent pas les professionnels qui ont des contrats à durée déterminée. Cette situation précarise gravement tout le secteur.»


Mathias Kerninon, programmateur à L’Amalgame, Yverdon-les-Bains

«Nous voici repartis pour une période d’incertitudes, on commence presque à avoir l’habitude. Avant les annonces du Conseil fédéral, nous avons enchaîné les séances, avec les membres de la section vaudoise de Petzi, la faîtière des clubs et des salles de concerts, et le Service culture de la ville d’Yverdon. L’idée est que nous nous coordonnions quant à une possible suspension de nos activités jusqu’à la fin de l’année; mais comme toutes les salles n’ont pas le même fonctionnement sur le plan des charges et des subventions, cela semble difficile à organiser.

Avec cette règle de 50 personnes, staff compris, nous ne pourrions accueillir que 30-35 spectateurs, et dans ces conditions il nous serait très difficile, voire impossible de tourner, d’autant plus que nous ne pouvons plus organiser les soirées DJ, qui nous permettent d’atteindre l’équilibre financier. Notre modèle économique ne nous permet pas de rendre rentables les soirées-concerts. Nous avons en revanche la chance de pouvoir compter sur le maintien des subventions communales et cantonales. Avec en outre le maintien des RHT, une fermeture ne nous prétériterait pas trop financièrement. Mais il ne faudrait pas que cela se poursuive l’année prochaine. Et il faudrait en outre que le public continue de nous soutenir. Cette année, nous n’aurons organisé que trois concerts, et les gens, probablement à cause de toutes les incertitudes, n’étaient malheureusement pas au rendez-vous, alors que nous avions mis en place des plans de protection drastiques.»


Sébastien Corthésy, cofondateur du Jokers Comedy et producteur de «La Nouvelle Revue de Lausanne»

«En apprenant la nouvelle, je suis resté sans voix pendant plus de deux heures. On retrouve les mêmes émotions qu’au mois de mars, c’est un vrai grand 8. On avait prévu tous les scénarios pour La Nouvelle Revue, sauf celui d’un reconfinement, et culturellement, c’est de cela qu’il s’agit. Le problème, c’est que la tournée paie la tournée: chaque date jouée devant 50 personnes à Lausanne nous ferait perdre beaucoup d’argent. On a envie de se battre, de proposer quelque chose à ceux qui veulent sortir et dans les meilleures conditions possible plutôt que de se retrouver au chômage.

Mais sans aides de l’Etat ou de la ville, impossible de payer les équipes ou de rembourser les factures. Si les autorités ouvrent la porte aux 50 personnes, c’est qu’ils souhaitent que l’on joue: ils doivent donc aller au bout de la démarche! Pour l’instant, toutes les dates de mi-novembre, par ailleurs complètes, ont été reportées au mois de décembre. La difficulté étant que, contrairement au spectacle de Thomas Wiesel par exemple, une revue ne dure par définition qu’une saison.»


Anne Brüschweiler, directrice du Forum Meyrin

«Nous devons annuler la série de représentations de IN C, la nouvelle création de la compagnie de danse genevoise Alias associée aux Young Gods. Notre chance, c’est que nous pourrons reporter IN C en mai. Pour les prochains mois, il m’est difficile de me prononcer. Beaucoup de spectacles vont être annulés sans doute. D’autres, qui sont prévus pour des publics restreints, seront maintenus. Ce qui est dur, c’est de ne pas avoir d’horizon temporel. Nous n’avons aucun agenda à ce stade. Nous sommes dans le flou. Et rien ne dit que les autorités cantonales ne vont pas prendre de mesures encore plus dures.»


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