La finance dérégulée et son âme damnée, l’entreprise cotée en bourse, inspirent aux réalisateurs américains des films souvent marquants – qu’on se souvienne de Wall Street, d’Oliver Stone, de Margin Call, de J.C Chandor, de The Big Short: Le Casse du siècle, d’Adam McKay, ou du Loup de Wall Street, de Martin Scorsese… La France creuse aussi cette veine, dans une approche souvent plus satirique que dramatique – L’Outsider, de Christophe Barratier, Le Sucre, de Jacques Rouffio, Ma Part du gâteau, de Cédric Klapisch, Le Capital, de Costa-Gavras, et, à présent Corporate, de Nicolas Silhol (Tous les Enfants s’appellent Dominique, L’Amour propre).

Responsable des ressources humaines dans une multinationale, Emilie (Céline Sallette) met en place l’A16, pour Ambition 16, une réforme qui vise à optimiser le rendement en supprimant 10% des effectifs. Pour atteindre son objectif, la jeune femme procède à des évaluations dévalorisantes et à des mises au placard permettant de pousser les indésirables vers la sortie sans avoir à engager des plans sociaux. Elle accomplit sa tâche sans états d’âme jusqu’au jour où un employé se jette par la fenêtre. Cet acte désespéré plante le doute du germe chez Emilie et la confronte à un dilemme: tuer ou trahir? Va-t-elle rester «corporate», fidèle à l’esprit d’entreprise tel que le définit son boss (Lambert Wilson, odieux à souhait) ou oser s’allier à l’inspectrice du travail et revenir du côté de l’humanité?

Management moderne

Corporate frappe fort en montrant sans ambages les dérives du management moderne, mais perd le tempo dès qu’il introduit un dièse de sentimentalisme familial. La vie de couple d’Emilie, ses joies de maman affaiblissent l’efficacité de la démonstration. De même, la visite d’un chantier ne respectant pas les normes de sécurité en compagnie de l’inspectrice du travail relève d’une forme de didactisme préjudiciable au thriller économique.

A rousseur égale, on peut comparer la languide Emilie à Miss Sloane (Jessica Chastain), la lobbyiste sous amphétamine du récent film de John Madden, une volonté de fer dans un corps gracile, un débit de mitraillette et une totale absence de scrupules qui la mène en prison. Le film français s’assoupit en rêvant de rédemption, tandis que son homologue d’outre-Atlantique épuise par son rythme trépidant. On observera qu’Emilie a emprunté un TOC à la killeuse (Tilda Swinton) de Michel Clayton (2007): lutter contre l’hypersudation en s’essuyant les aisselles.


«Corporate», de Nicolas Silhol (France, 2017), avec Céline Sallette, Lambert Wilson, Stéphane de Groodt, Violaine Fumeau, 1h35.