Peut-on apprendre à danser sur Internet? Afshin Ghaffarian vient d’un pays où, depuis trente ans, la danse est illégale. Où la nudité est interdite. Où le corps est un péché. Mais lui danse depuis qu’il sait marcher. «Je ne peux pas imaginer que la vie m’oblige à arrêter de danser.» La voix est douce, et le jeune homme n’a que 23 ans. Mais son histoire témoigne d’un engagement total pour les corps en mouvement, la vie dans la peau. Il y a un an, le danseur, qui se produit ce samedi à Annecy, se battait contre la censure à Téhéran pour jouer son spectacle de «théâtre corporel». Aujourd’hui il est réfugié politique en France, invité du Centre national de la danse de Pantin, à côté de Paris. Entre ces deux moments, des rencontres sur Facebook, capitales, et une élection présidentielle iranienne où il a risqué sa vie.

Tous ceux qui ont vu le film Les Chats persans de Bahman Ghobadi le savent, les jeunes artistes doivent en permanence se montrer audacieux et imaginatifs pour jouer en Iran, en se cachant du pouvoir. C’est dans le désert qu’Afshin a monté son premier spectacle, Médée dans le désert, louant un minibus pour emmener quelques spectateurs, loin des regards. En restent des images et séquences fortes, qu’il envoie à de nombreuses compagnies via le Web, et encore visibles sur son blog. Son deuxième projet, un duo, avait franchi avec succès les premières étapes de la censure en juin 2009, et a même tenu quelques jours dans un festival de Téhéran, jusqu’à ce que la censure vienne vérifier dans la salle que Strange but true était bien conforme aux normes de la République islamique. Il ne l’était pas, en raison de bras nus, de corps qui se frôlent: le spectacle fut suspendu. Mais un programmateur ­allemand a eu le temps de voir les pantomimes d’Afshin, et d’être séduit au point de l’inviter en Allemagne à l’automne. Cela le sauvera.

Car nous sommes à quelques jours de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Les manifestations géantes qui suivent et leur répression vont bouleverser la vie d’Afshin. Le jeune homme est un adepte du Web, qui lui a tout appris – «Vous n’avez pas le choix en Iran». Un Web très lent, censuré, mais fenêtre sur le monde. S’il a travaillé sur le théâtre corporel de Grotowski à l’université, c’est sur YouTube qu’il a découvert les chorégraphies de Pina Bausch, et c’est grâce à Facebook qu’il est entré en contact avec des compagnies à l’étranger, comme le théâtre Odin d’Eugenio Barba au Danemark, qui lui a envoyé des livres montrant les pas, racontant l’histoire de la danse. Le jeune danseur met donc en ligne la révolte des Iraniens qu’il filme. Ses images seront reprises par la BBC et CNN. Fin juin, il est arrêté, jeté dans un camion avec d’autres, battu, et torturé. «Je pensais à toutes ces figures que je connais en Iran, pendant qu’ils me battaient.» Il voit la répression, de très près, avant d’être finalement abandonné dans la campagne sans papiers, sans téléphone, sans argent et sans sa précieuse caméra. Mais vivant, la rage au corps, et avec ce besoin de danser encore.

L’occasion se présente pour lui en octobre, lorsque le programmateur allemand l’invite officiellement. Celui-ci obtient l’autorisation de se rendre à Müllheim dûment accompagné de deux gardes, et c’est l’effarement puis l’ovation dans la salle lorsqu’à la fin de sa performance, il prend la parole, en allemand, pour demander la liberté pour les Iraniens, arborant un bracelet vert – la couleur des opposants. Il échappe ensuite à ses gardes avec l’aide d’un spectateur qu’il avait «rencontré» via Facebook. Le lendemain, un pensionnaire de la Comédie-Française, également un de ses amis ­Facebook, le fait venir en France où il demande l’asile politique. Qu’il obtient.

Qui devinerait à voir ce tranquille jeune homme tout sourires l’odyssée qu’il a vécue? «J’ai toujours su que ce serait dur, mais je fais ce que je sens que je dois faire.» A Pantin aujourd’hui, sous la protection de la maîtresse des lieux Monique Barbaroux, Afshin découvre la danse sans la contrainte. Il a vu son premier spectacle vivant il y a quelques mois seulement, avec un sentiment mêlé en voyant des enfants danser sur scène à l’opéra, lui qui a toujours dansé caché. Il a pleuré en voyant au cinéma Les Chats persans justement. «Beaucoup d’artistes vivent de façon difficile en Iran, et je me sens un peu leur représentant. Ça me donne des devoirs d’être en France.»

A Annecy, Afshin dansera sur une musique qu’il a composée lui-même (mixant des bruits de rue trouvés sur Internet), avant de s’entretenir avec le public – en très bon français, qu’il a acquis en seulement sept mois. Il est très heureux de rencontrer le chorégraphe Gilles Jobin, qui l’a contacté. A tous il veut montrer son corps plié, cassé, perdu, rêveur, son corps «venu d’un autre pays». Au bar du théâtre Bonlieu d’Annecy, où il danse ce samedi, Afshin Ghaffarian porte un foulard vert, son bracelet et même une bague verte. «Mon arme c’est la danse».

Solo danse, Théâtre Bonlieu, Annecy, sa 29 mai, 17h. Navette partant à 16h à Genève de la place Neuve.(Rés.: 00334 50 33 44 00), 1h.