Exposition

Le corps, envers de la psyché

Entravé, souffrant, démembré, recomposé, mort ou glorieux: le corps inspire les créateurs de l’art brut, comme le met en lumière la 3e biennale thématique proposée par la Collection de l’art brut, à Lausanne

Lorsqu’il ne reste rien, ou qu’on a peu reçu, lorsque la créativité s’exprime par les moyens les plus pauvres et que l’enfermement, ou quelque handicap, limite la vue sur l’extérieur, est-il meilleur sujet d’exploration et de transformations que le corps, toujours à disposition? Les auteurs de l’art brut – ou de cette catégorie un peu hybride qu’est la Neuve Invention – comme d’ailleurs les artistes en général, s’intéressent à l’image du corps: corps en miroir, corps en métamorphose, corps mort, etc. Telles sont en effet les rubriques qu’aborde la 3e édition de la Biennale de l’art brut, destinée à mettre en valeur les collections du musée lausannois (riches de plus de 70 000 pièces), tout en traitant une thématique judicieusement choisie.

Quelque 300 œuvres sélectionnées par le commissaire invité, le comédien, danseur et metteur en scène Gustavo Giacosa, dont la pratique professionnelle est donc intimement liée au corps, illustrent non pas tellement les facettes diverses de ce qui se présente à la fois comme sujet et comme objet, comme outil et comme œuvre en soi, comme attribut de l’humain et comme image du divin, mais plutôt la manière dont l’abordent ces créateurs en particulier. Soit quarante personnes qui ont ou ont eu un problème mental ou psychique, ont vécu des traumatismes (comme Emma Santos, qui fut par ailleurs un écrivain reconnu), et ont par conséquent vu entamées leur estime de soi et leur perception corporelle.

Sexualité contrariée

C’est pourquoi leurs œuvres, obsessionnelles, procèdent à la déconstruction de l’intégrité du corps, et à des recompositions originales: l’homme, chez Giovanni Bosco et surtout chez Ignacio Carles-Tolrà, se mue en une manière d’ectoplasme, la femme s’allie à l’animal chez Marguerite Burnat-Provins, les personnages de Carlo, de profil à la manière égyptienne, sont hantés d’yeux multiples; les organes internes, chez Katharina, sont curieusement schématisés et extraits de leur enveloppe corporelle…

D’autres font du corps une sorte de poupée, ficelée, tel un grigri à l’allure inquiétante (Michel Nedjar), les chevelures relient l’individu à ses «semblables» (encore que, chez ces artistes, l’identité individuelle est perçue comme irrémédiablement différente, et isolée), comme dans les dessins léchés, maîtrisés, dus à l’énigmatique Madame Favre, qui vécut au XIXe siècle. Les dessins de Dwight Mackintosh font émerger le motif d’un enchevêtrement de traits tourbillonnants, de même pour ceux, qui intègrent la couleur, d’Eric Derkenne.

A lire: L’envolée de l’art brut

Souvent contrariée, voire impossible, la sexualité opère son retour dans maintes œuvres, nullement apaisée, rarement joyeuse. Enfin, l’angoisse de la mort s’exprime à travers les encres poignantes de Rosemarie Koczÿ (dans le cas de ce cycle intitulé Je vous tisse un linceul, il s’agit plutôt d’un rappel de la mort côtoyée dans les camps de concentration) et dans les figures monstrueuses réalisées au stylo par Vojislav Jakic: un corps dessiné par celui-ci, plus grand que nature, apparaît allongé dans l’exposition, impressionnant gisant qui clôt le parcours.

Fragments de peaux

Morbides aussi, les tatouages intégrés, d’une façon quelque peu artificielle, dans l’exposition. Il s’agit non seulement de photographies de «détails» de détenus en provenance de la préfecture de police de Paris autour de 1900: poitrine et dos couverts de motifs certes particulièrement élaborés et inventifs, qui représentent des scènes complètes, comme cette Evasion de forçats évoquant Le Radeau de la Méduse. Mais aussi, ce qui semble plus problématique dans le cadre d’une telle présentation, de fragments de peaux tatouées – donc de morts – que Michel Thévoz acquit auprès d’un brocanteur, et qui sont issus de l’Institut de médecine légale de Genève. Ces exemples de «tatouage prélevé sur cadavre inconnu» auraient mérité une mise en contexte plus élaborée, surtout dans un musée volontiers visité par des enfants.


«Corps – 3e Biennale de l’art brut», Collection de l’art brut, Lausanne, juqu’au 29 avril.

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