On vous aura prévenu. Au premier étage du Mamco, à Genève, un avertissement met en garde les esprits sensibles. Un rideau blanc freine le passage. Les gardiens en rajoutent une couche: «Savez-vous ce que vous allez voir? C’est vraiment très choquant, j’aime mieux vous le dire.» D’abord une vidéo. Intérieur jour. Une femme semble dormir. La table de chevet est bancale. Rien ne se passe durant de longues minutes. Puis les images de Steeve Iuncker.

Un corps vieilli posé sur le carrelage d’une salle de bain. Des cœurs sur le pyjama. Juste à côté, la même pièce sans le cadavre. Des cheveux et une traînée de sang sur le sol. Des fleurs sur les catelles. Plus loin, un homme renversé sur un lit, les pieds gonflés et le pantalon souillé. Ensuite, sa chambre vide, le pot de cottage cheese toujours sur la table de nuit. Vient alors un visage dissimulé par une barbe, une corde autour du cou, dont les fils coupés s’élancent vers le ciel comme un joyeux bouquet. Sur l’image suivante, un arbre. Autant dire un sujet banal si l’on ne savait de quelle scène il avait été complice. Le système en diptyque relativise la violence de la mort. Une fois le corps enlevé, il ne reste rien; cela rassure ou effraie, selon les cas.

Les clichés s’enchaînent, les macchabées défilent, le malaise grandit. Des personnes se sont suicidées, d’autres ont péri dans un accident, beaucoup ont terminé seules. L’un a la tête dans un lavabo, les pieds dans la saleté. L’autre est déjà mangé par les vers. On repense à l’avertissement. C’est que l’on n’a pas l’habitude, ici, de voir des morts de si près. Certes, il y a ceux, nombreux, du téléjournal, mais la distance géographique suffit parfois à rendre le drame plus acceptable. On appelle cyniquement cela «la loi du mort-kilomètre». Une image qui bouge est aussi moins marquante. Steeve Iuncker souhaite confronter le public romand à ses morts. Le quadragénaire a déjà suivi les pompes ­funèbres, la brigade mortuaire genevoise, et a photographié, chaque semaine durant deux ans, le déclin d’un sidéen. Interview.

Le Temps: Dans quel cadre avez-vous pu réaliser ces photographies?

Steeve Iuncker: C’est un travail qui s’inscrit dans la continuité de Levée de corps, paru en 2008, pour lequel j’avais suivi les pompes funèbres et la brigade mortuaire genevoise dans leur quotidien.

– En voyant les images, on se ­demande évidemment qui sont ces gens, de quoi ils sont morts…

– Toutes les photographies ont été réalisées en Suisse. Les causes des décès sont des accidents, des suicides ou des morts naturelles. Il n’y a pas de crimes. Ce sont la plupart du temps des personnes seules, sans famille. Ma volonté n’était pas de faire un casting et un étalage des différentes morts possibles. Je suis déjà rentré dans l’intimité de ces personnes décédées, je ne voulais pas en plus m’intéresser à la cause de leur mort. Mon travail est en lien avec le corps. Que l’on meure d’un cancer, d’une balle ou d’une crise cardiaque, le corps mort est le même. Il y a ce poids. Certains, parce qu’ils sont seuls, sont retrouvés dans un état de putréfaction plus ou moins avancé. Mais ce n’est pas grave au fond; l’important, c’est la vie, ce qu’il y a avant.

– Pas grave, peut-être, mais forcément dérangeant.

– Oui, parce que la mort, ici, n’est la faute de personne, contrairement aux images de guerre. C’est plus simple d’aller photographier les morts à l’étranger. J’aurais effectué le même travail en Afrique, on aurait trouvé moyen de s’excuser parce que ce n’est pas chez nous. Cette exposition, c’est nous, nos proches. Elle nous dit que cela nous arrivera à tous. Ensuite, chacun appréhende la question à sa manière. J’ai discuté avec deux gardiens d’origine africaine au musée. L’un, en Suisse depuis très longtemps, était choqué. L’autre, ayant connu une guerre dans son pays et vu son meilleur ami mourir, comprenait parfaitement ma démarche. Je souhaite montrer la mort mais en aucun cas la banaliser, ce serait aussi néfaste que de l’annuler.

– Les tirages, très picturaux, visent-ils à édulcorer les scènes?

– Il ne s’agit pas d’un filtre. Les sels sont remplacés par du charbon. C’est une technique inédite utilisée par un laboratoire parisien. Cela permet en effet de se rapprocher de la peinture. Lorsque tu rencontres la mort, si brutale, tu ne la regardes pas. Cet effet technique permet de coller la douceur de la peinture sur ces atrocités. Cela les rend plus lisibles. Au Louvre, il y a plein de scènes horribles et très regardables.

– Vous n’avez pas bénéficié de cet adoucissement lors des prises de vue. Est-ce que cela a été dur?

– Oui. Mais finalement pas tant une fois sur place que durant l’attente. Pendant trois ans, j’ai vécu avec un téléphone posé à côté de moi. On pouvait m’appeler le jour, la nuit, tout le temps. Je devais être prêt à me rendre sur les lieux, sans savoir à quoi m’attendre, un suicide ou un accident de train. Quinze corps sont présents dans l’exposition mais j’en ai photographiés beaucoup plus.

– Pourquoi ce dispositif en diptyque?

– Le corps mort est là, avec tout ce que cela présuppose comme violence. Une fois qu’il est enlevé, la vie continue. Il y a souvent des traces, mais elles disparaîtront vite. J’ai travaillé en grand format et ne me suis autorisé que deux prises, l’une avec le corps, l’autre sans. Cela m’a obligé à me positionner. Je ne pouvais pas prendre un tas d’images et puis sélectionner la meilleure. Ce travail aurait pu terminer en triptyque puisque l’on m’a fait remarquer, à la fin de la série, qu’une personne était décédée devant une vue magnifique. La plupart des autres sont mortes dans leur chambre ou leur salle de bain. Cela aurait été un complément intéressant.

– D’autres projets?

– Les rites de passage de l’adolescence à l’âge adulte que sont les suspensions, les piercings ou les tatoos. Et puis les «villes plus»: la ville la plus chaude, la plus froide, la plus dangereuse… Je vais m’inspirer des statistiques officielles pour aller vivre en «touriste» dans ces endroits durant quelques jours.

«Steeve Iuncker. L’Instant de ma mort», jusqu’au 20 janvier au Mamco, Genève. Rens. www.mamco.ch