Collectif. Histoire du corps. T. 1 De la Renaissance aux Lumières. T. 2 De la Révolution à la Grande Guerre. Sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello. Seuil, 592 p. et 464 p.

Les deux imposants volumes de l'Histoire du corps, avec leurs voluptueuses anatomies en couverture, sont appétissants comme le menu d'un festin. On se dit que, rien qu'à les feuilleter, avec leurs somptueux cahiers iconographiques, on saura tout sur la machine humaine. A y regarder de plus près, il apparaît que les deux ouvrages couvrent une portion limitée, mais riche, de l'histoire des hommes: de la Renaissance aux Lumières pour le premier et de la Révolution à la Grande Guerre pour le deuxième. Un troisième volume à paraître en automne sera consacré au XXe siècle. Le corps dont il s'agit ici est un corps occidental, pour l'essentiel français, parfois un peu européen. Les historiens qui ont dirigé ce travail sont d'excellents spécialistes: dans Le Miasme et la jonquille (1986), Alain Corbin inaugurait une approche sensible des parfums et des odeurs. Georges Vigarello a publié de nombreuses études sur le sport, la culture physique, la médecine et une récente Histoire de la beauté (Seuil, lire le SC du 02.10.2004). Jean-Jacques Courtine est coauteur d'une Histoire du visage (Rivages, 1994). Les images, bien choisies et commentées, font appel à l'histoire de l'art et aux documents scientifiques dans un dialogue passionnant avec les textes.

Cette Histoire du corps reflète d'abord ce que Lucien Febvre appelait «l'homme concret», sa chair et ses os, les «modes de faire et de sentir» en réponse à un milieu naturel. On y glane une masse d'informations ponctuelles sur la nourriture, la médecine, l'habillement. Cette «résurrection du passé», comme dit Jacques Le Goff, est un des aspects, délicieux, de l'ouvrage. Au-delà des anecdotes, ce sont surtout les représentations, les croyances, les «effets de conscience» et leurs modifications au cours des siècles qui en structurent l'architecture. Ainsi, l'image de l'«homme zodiacal» du Moyen Age, dont l'organisme est un reflet du cosmos, se transforme en «machine humaine» dans l'Europe moderne, dès le XVIIe siècle.

Georges Vigarello a dirigé le premier volume qui s'ouvre par une étude de Jacques Gélis, intitulée «Le corps, l'Eglise et le sacré»: le rapport intense du croyant au Sauveur («Ceci est mon corps»), le mimétisme dans le martyre, les mortifications, les stigmates. Et la foi dans le pouvoir de ces fragments que sont les plus improbables des reliques. La sexualité est aussi fortement imprégnée des interdits imposés par l'Eglise. L'âme se reflète-t-elle dans le corps? A-t-on le droit d'aller voir à l'intérieur de l'enveloppe? Quelles théories sont nées de l'observation des maladies? D'où viennent ces monstres qu'on exhibe dans les foires et qui nourrissent l'imaginaire des contes? Georges Vigarello lui-même interroge le double corps du roi, celui, mystique, qui reflète l'ordre divin et légitime son pouvoir, et celui, plus intime, «naturel». Enfin, dans un texte magnifique, «La chair, la grâce et le sublime», l'historien de l'art Daniel Arasse, qu'on ne cesse de regretter, montre l'évolution de la représentation du nu dans la peinture et détaille l'intérêt des artistes pour l'anatomie, de Léonard de Vinci à Rembrandt.

Alain Corbin orchestre le deuxième volume, consacré au XIXe siècle. Sa contribution principale est un véritable essai sur «Plaisir et douleur», à travers désir et répulsion. Une science du sexe émerge, avec ses peurs et ses fantasmes (masturbation, pratiques «antiphysiques»). Avec la photographie, l'obscénité change de statut. Le corps est traité redressé, corrigé par la médecine et la psychiatrie naissante, puni par la loi. La guerre, les révolutions, le travail aussi le blessent ou le déforment. La gymnastique, le sport déploient leur discipline qui rencontre celle de l'armée. Les tensions entre assujettissement et affranchissement donnent le rythme d'une histoire qui va d'interdits en conquêtes. Tandis que le corps – emmailloté, corseté, bardé de préceptes – semble se libérer de ses entraves, le travail industriel ou les contraintes du sport lui inventent de nouveaux carcans.