Le correcteur est une sorte de vampire qui se repaît des négligences du rédacteur. La faute, c’est son carburant et son gagne-pain. Dans l’équipe de correction centralisée de Ringier Axel Springer – qui édite plusieurs publications dont Le Temps – nous sommes huit femmes pour un homme, mais une petite voix rétrograde m’incite à continuer au masculin générique. Si la question de l’écriture inclusive devient de plus en plus pressante, les débats qu’elle provoque sont encore houleux entre défenseurs.euses du français et précurseurs.euses d’un mode de pensée au féminin. Et personne ne semble encore prêt à entrer dans l’ère des doublons, des points médians et des barres d’exclusion. Ni les rédacteurs.trices ni les lecteurs.trices. Et encore moins les correcteurs.trices.

Le garant de la bonne tenue du journal

Si le correcteur est un être ambivalent – hésitant, de ligne en ligne, entre triomphe et frustration, rigidité et laxisme, timidité et audace – il suscite chez ses collègues journalistes ainsi que chez les lecteurs des sentiments tout aussi contradictoires, du dédain à l’admiration, de la crainte rétive à la soumission. On le prend tour à tour pour un érudit (ce qu’il n’est plus) ou pour un inutile (ce qu’il n’est pas près de devenir), un bienfaiteur ou un spécimen nuisible. Le correcteur prend des décisions radicales mais est aussi pétri de doutes, détestant qu’on lui demande à la volée: «Météorite, c’est féminin ou masculin?»

Lire aussi: L’art du titre

En 2020, il a toujours besoin de son Dictionnaire des difficultés, de son Robert en ligne et de son Guide du typographe. Certains mots le font tourner de l’œil comme «initier» pour «lancer», «abonder» pour «acquiescer». Mais ça fait longtemps que les disruptions et les résiliences de tout poil ne le font plus sourciller. On attend de lui la garantie de la bonne tenue du journal car une ponctuation aberrante, un participe accordé de travers, une syntaxe fantaisiste jetteront l’opprobre sur l’auteur de l’article, le créatif, celui qui lui permet d’exercer son pouvoir.

Des yeux comme les bras de Shiva

Alors, en 2020, que signifie «corriger un article»? C’est d’abord le passer au crible du Prolexis, ce logiciel de vérification orthographique d’une efficacité imparable quand il s’agit de détecter une coquille mais carrément impuissant devant les noms propres inexacts, les confusions et les répétitions, la typographie malmenée. Ce n’est donc qu’une simple formalité. Après, vient la lecture pure et dure, à plusieurs niveaux. Du dépistage des erreurs stylistiques ou des déficiences grammaticales en passant par le fact checking, un cerveau humain est nécessaire. Et même deux, si l’on voulait vraiment un «sans-faute». Ce qui se pratique toujours pour les magazines qui sont censés intéresser le lecteur une semaine entière, et non un seul jour, avant de recueillir les épluchures de pommes de terre.

Car une seule lecture, le plus souvent dans l’urgence, ne relèvera pas toujours les pièges explosifs qui éclateront après impression à la figure du lecteur ou de la lectrice. Les yeux du correcteur devraient être démultipliés comme les bras de Shiva car la seule faute qui reste peut déclencher l’hilarité. J’ai ainsi laissé passer dernièrement «l’injection du contenant» dans un article scientifique sans l’ombre d’une contrariété, tout occupée à m’énerver du nom d’une molécule mal traduit de l’anglais.

Si l’imagerie collective lui colle une image de psychorigidité, il s’efforce pourtant au XXIe siècle de lâcher du lest face à la gloutonnerie de l’anglicisme tout-terrain qui envahit la langue, sorte d’épidémie sans contention possible. Et il a sa propre sensibilité, le français n’étant pas une science exacte. La correction, c’est un savoir-faire, un métier de réparation, comme la cordonnerie ou la plomberie. Une pratique vintage à laquelle les talents d’aujourd’hui s’abandonnent parfois comme à une bouée de sauvetage. Il faut de l’humilité et de l’empathie pour être correcteur. Et un peu d’insolence aussi.

Lire également: L’actualité, matière à modeler pour les illustrateurs