Paul Celan. Herzzeit. Der Briefwechsel. Suhrkamp Verlag. 399 p.

Elle est la fille d'un père inscrit dès 1934 au parti nazi autrichien, lui un Juif de Bucovine, dont les deux parents ont été assassinés en Roumanie. Elle a 21 ans et étudie la philosophie à Vienne. Lui, âgé de 27 ans, se trouve à Vienne aussi où il s'est réfugié pour échapper au régime communiste de plus en plus oppressant de Bucarest. Ils forment pour quelques mois le couple le plus improbable. Elle s'appelle Ingeborg Bachmann, lui Paul Celan. Quelque chose passe entre eux qui survivra et à la séparation due au fait qu'il va gagner Paris, qui restera son lieu d'exil jusqu'à sa mort, et à son mariage ou au couple qu'elle formera avec Hans Werner Henze puis surtout avec Max Frisch. Quelque chose comme une promesse, ou comme la reconnaissance d'un destin poétique commun, fondé, fût-ce sous des signes inversés, chez l'un comme chez l'autre dans le traumatisme de la Shoah.

La correspondance d'Ingeborg Bachmann et de Paul Celan est une émouvante métaphore du dialogue que le plus grand poète juif d'expression allemande de l'après-guerre peut mener avec une poétesse allemande qu'il aime, qui l'inspire et qui, de son côté, a su pleinement reconnaître la grandeur ou ce qu'elle nomme la vérité de ses poèmes. A côté des vicissitudes de leur relation amoureuse - qui s'étendra, avec de grands intervalles, sur une dizaine d'années -, leur rapport est chargé d'histoire pour l'un comme pour l'autre. A la culpabilité qu'il éprouve de n'avoir pu sauver ses parents répond la culpabilité qu'elle ressent d'avoir appartenu au peuple des bourreaux. Dans le poème de Pavot et mémoire qu'il lui dédie, elle est paradoxalement «die Fremde», l'Etrangère, dans l'œil de laquelle il rêve la présence de Ruth, Myriam et Noémi, trois Juives, dont le deuil doit donner profondeur à sa beauté. Elle, de son côté, beaucoup plus tard, après qu'il aura mis fin à ses jours, articulera son grand roman, Malina, autour de la figure secrète de Celan.

Bien entendu, une telle liaison ne pouvait être que difficile. La première expérience qu'ils font, chacun de leur côté, est que pour écrire ils ont besoin de distance. Distance avec l'autre, distance avec l'allemand, dans le cas de Celan, mais aussi distance avec soi. Choisir d'habiter, elle l'Autriche, lui la France, est une manière de sauvegarder cette distance, que, d'ailleurs, ils n'ont pas les moyens financiers de raccourcir: dans l'Europe des années de l'après-guerre, la lutte pour la survie économique est le lot de chacun. Ils ne se verront que peu, et pour de courtes rencontres, mais celles-ci renflammeront chaque fois le sentiment d'une attirance profonde. C'est ce qui fait de leurs lettres aussi un roman d'amour impossible.

L'intervalle entre ces rencontres favorise d'ailleurs les malentendus. La blessure de Celan est inguérissable, une plaie toujours à vif à laquelle il ne peut apporter d'autre remède que ses poèmes. Que ceux-ci ne soient pas reçus comme il le désire, et la plaie se rouvre. Elle se rouvrira avec d'autant plus de violence à partir de 1960 qu'il sera en butte aux attaques calomnieuses de Claire Goll dont l'odieuse accusation de plagiat aura sur lui l'effet d'un second traumatisme. Comme il l'écrira à Char ou à Sartre, il a l'impression d'être la victime d'une seconde affaire Dreyfus, et ne jugera plus de l'affection de ceux qui l'entourent que sur le dévouement qu'ils apportent à sa défense. Ingeborg, bien qu'en première ligne de cette défense, ne sera pas épargnée.

Elle, de son côté, désespérera de son inaptitude à réagir à ces attaques, à ne tenir aucun compte des efforts que font pour lui tous ses amis. La vérité, qu'elle reconnaîtra plus tard, et métaphorisera dans son roman, est que la blessure dont il souffre est une blessure mortelle que lui a infligée le IIIe Reich. Comme l'écrit Gisèle de Lestrange, dont les lettres à Ingeborg Bachmann sont aussi recueillies ici: «Paul s'est jeté dans la Seine. Il a choisi la mort la plus anonyme et la plus solitaire. Que puis-je dire d'autre, Ingeborg. Je n'ai pas su l'aider comme je l'aurais voulu.» Ingeborg non plus n'a pas su. Personne. Paul Celan était au-delà de tout secours.