Qui ? John Connolly

Titre: Prière d’achever

Trad. de l’anglais par Pierre Brévignon

Chez qui ? Ombres noires, 160 p.

 

C’est un fait: la vie de «M. Berger» est ennuyeuse. Le trentenaire est fonctionnaire dans une petite ville anglaise où il officie comme «préposé au registre des comptes clôturés»; tout est dit. Célibataire endurci malgré lui, il est un simple spectateur de la vie qui se déroule sous ses pieds. La trame du magnifique conte de John Connolly est posée.

 

Le jour du décès de sa mère, M. Berger hérite d’un pactole confortable et d’un cottage qui lui permet d’abandonner son travail et de s’adonner à sa passion: l’écriture. Problème, son projet de «roman d’amour contrarié doublé d’une critique sociale sous-jacente, situé dans l’univers des filatures de laine du Lancashire au XIXe siècle», n’avance guère. Peut-être doit-il limiter ses maigres talents d’écriture aux colonnes du Telegraph, où ses lettres de lecteurs coupées et réécrites le font passer pour un «obsédé des blaireaux»?

La déprime guette. Mais un soir, il aperçoit une jeune femme qui se jette sous un train. Sans laisser de traces. Féru de littérature, M. Berger croit reconnaître dans la mystérieuse suicidaire Anna Karenine – héroïne du roman homonyme écrit par Léon Tolstoï. Après une filature, il la retrouvera dans une énigmatique bibliothèque qui rassemble non seulement des centaines d’éditions originales des plus grands classiques de la littérature mondiale, mais également leurs plus célèbres personnages. Qui s’éclipsent parfois pour prendre l’air.

Attristé par cette Anna Karenine qui, soir après soir, est condamnée à se jeter sous les trains, M. Berger prend la décision de changer la fin de l’édition originale imaginée par Tolstoï, modifiant ainsi le destin de son héroïne. Et, brandy aidant, il en profite pour «trifouiller» les fins de dizaines de chefs-d’œuvre de la littérature mondiale.

John Connolly n’a jamais caché le plaisir qu’il prenait à mélanger le roman policier avec le fantastique. A l’inverse, Prière d’achever se lit comme une fable – parfois pleine d’humour – dans laquelle la science-fiction piocherait certains artifices du roman policier. Et qui permet surtout à l’auteur irlandais de régler ses propres comptes avec la littérature, comme il le confesse dans l’interview qui clôt cette petite fugue fantastique.