Bande dessinée

Corto Maltese, un ami qui revient de loin

Ressuscité par une scénariste et un dessinateur espagnols, le marin iconique créé par Hugo Pratt vit une nouvelle aventure «Sous le soleil de minuit». Graphiquement et psychologiquement, les repreneurs ont saisi l'esprit du gentilhomme de fortune.

Décédé il y a vingt ans, Hugo Pratt a légué à l'imaginaire collectif une icône: Corto Maltese. Apparu en juillet 1967, ce marin sans port d'attache véhicule les valeurs libertaires de l'époque qui l'a vu naître. De La Ballade de la Mer salée à (1992), l'aventurier romantique a parcouru le monde, de l'Ethiopie à l'Argentine, de la Sibérie à l'Irlande, cherchant quelque trésor qui soit de poésie plutôt que d'or.

Hugo Pratt n'a jamais dit que ses personnages devaient être enterrés avec lui. Patrizia Zanotti, qui détient les droits de l'œuvre, répondait naguère, quand on l'interrogeait sur une éventuelle reprise de Corto Maltese, que «Corto devient de plus en plus mythique, intouchable». Mais l'idée a fait son chemin. Il y a quatre ans, elle confiait à deux artistes espagnols le soin de lui rendre vie. Né en 1972 à Madrid, Juan Diaz Canales a connu le succès avec les scénarios de Blacksad, série noire animalière. Né en 1952 à Badalone, Ruben Pellejero a dessiné Les Aventures de Dieter Lumpen.

Corto devient de plus en plus mythique, intouchable

Le premier a fait la connaissance de Corto Maltese dans les bandes dessinées de son grand frère: «Je suis tombé amoureux du personnage. C'était incroyable, totalement différent de tout ce que je connaissais. De la poésie, de l'aventure, une économie dans le graphisme et les dialogues». Quant au dessinateur, il a découvert le gentilhomme de fortune dans la revue Totem; il a été frappé par la superbe du dessin et la modernité du trait. Pour les deux artistes, succéder à Pratt ne se traduit pas en termes de «sacré défi», mais de «rapport émotionnel. C'est plus un cadeau qu'un travail». Ils ne se sentent pas écrasés par le mythe.

Les repreneurs ont joui d'une totale liberté créatrice. Ils ont juste reçu un petit synopsis dont ils ont conservé trois éléments. Le temps de l'action, 1915, qui s'inscrit dans la chronologie de l'œuvre juste après La Ballade de la Mer salée. Puis la présence de Jack London, ce «frère ainé» de Corto, qui tenait un rôle prépondérant dans La Jeunesse. Enfin le décor du Grand Nord, où Corto Maltese ne s'était jamais risqué. L'exercice s'avère parfaitement réussi. Dans Sous le Soleil de minuit, Juan Diaz Canales et Ruben Pellejero parviennent à saisir l'essence graphique et psychologique du personnage.

Le titre exhale déjà une ambiguïté judicieuse. Corto Maltese ne fait pas son come back en fanfare, mais apparaît sous le soleil de minuit, cette lumière générant insomnies et hallucinations. D’ailleurs l’aventure commence comme dans un rêve, dimension constitutive de l'univers de Corto, avec un Raspoutine mourant de froid et échappant de justesse aux flammes de l'enfer.

Les deux frères ennemis en viennent aux mains à San Francisco, et puis le barbichu haineux quitte le récit. «Il était important d'avoir Raspoutine dans cette reprise, mais je ne voulais pas abuser, d'autant plus que l'antihéros risque toujours de supplanter le héros. Je ne voulais pas réunir toute la «famille Corto», Raspoutine, Pandora, Steiner. Ces personnages n'interviennent que si le récit a besoin d'eux», explique Juan Diaz Canales.

Expressionnisme minimaliste

Débarrassé de son âme damnée, Corto Maltese décachète une lettre de son vieil ami Jack London. Elle l'entraîne en Alaska et au Canada sur la piste d'une prostituée japonaise et d'un éventuel trésor. Il rencontre des personnages fascinants sortis de l'histoire, comme Joe Boyle, chercheur d’or au Klondike, d'autres, bigger than life: Fred Slavin, le boxeur amoureux d’une garce pour laquelle il verse des lames enfantines, Karl A. Clark, l’espion allemand, ou Ulkurib, le potentat inuit qui a dressé une guillotine au fond des bois…

Rappelant que la copie ne vaut jamais l'original, Pellejero s'est inspiré de l'expressionnisme minimaliste de Pratt première et deuxième période. Il a laissé parler son imagination pour dessiner au feutre fin, rehaussé d'aplats noirs au pinceau, des vignettes jouant avec le graphisme originel (la silhouette longiligne du héros aux jambes démesurées d'idole pop) dans un fin mélange d'hommage et d'innovation. Les décors sont un peu plus fouillés, le rythme plus tendu. Mais le récit respecte les suspensions temporelles inhérentes à la narration prattienne. La case qui montre juste trois flocons de neige suffit à dire que l'heure avance, que l'hiver vient, que le danger guette...

Les coups de fusil font toujours «Crack!», cette onomatopée typique de Pratt, mais des tonalités différentes se font entendre et enrichissent le personnage. Corto n'accompagne pas Raspoutine au cinéma. Le dernier des héros romantiques, est «nostalgique d'un monde en train de disparaître. Il préféra toujours la marine à voile à la marine à vapeur. Le cinéma, une invention récente en 1915, ne l'intéresse pas». Défenseur de la veuve, de l’orphelin, du cancre, du rêveur et du rebelle, Corto Maltese fait deux rencontres étranges: Itxaygix, gamin inuit hyperactif et râleur, et un vieux marin, faux aveugle et vrai soiffard. Ses doubles, peut-être à différents âges de la vie.

Quand il a repris Les Scorpions du désert, Pierre Wazem disait «Parfois je me dis que Pratt serait content». Les deux repreneurs de Corto partagent légitimement cette impression. «On a fait un livre respectueux, amusant, avec de l'aventure et de la poésie. Alors pourquoi pas?».


Corto Maltese – Sous le soleil de minuit, de Ruben Pellejero et Juan Diaz Canales, Casterman, 90p.

Hugo Pratt, rencontres et passages», exposition au Musée Hergé, Louvain-la-Neuve, Belgique. Du 2 octobre au 6 janvier. www.museehergé.com

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