Trois finalistes restaient en lice: Manu Larcenet (Le Combat ordinaire, Blast), Chris Ware (Jimmy Corrigan) et Cosey. Le grand prix d’Angoulême est finalement revenu au plus zen des trois. A 66 ans, le dessinateur vaudois est le second Suisse à toucher la suprême récompense, après Zep en 2004.

Né Bernard Cosendai à Lausanne en 1950, le dessinateur débute sous la houlette de son voisin Derib. Il fait ses premières armes dans 24 Heures avec les aventures de Paul Aroïd, un reporter photographe. Il trouve ses marques en 1975 dans Tintin avec Jonathan, un globe-trotter arpentant le Toit du Monde. Ces aventures contemplatives, qu’accompagne traditionnellement une play-list, introduisent une dissonance philosophique dans le monde manichéen de la BD belgo-française destinée au jeune public. Elles éveillent chez les lecteurs une résonance particulière.

Comme Tintin, son illustre prédécesseur, Jonathan foule les neiges éternelles du Tibet. Il ne rencontre pas le migou, mais une série de personnages attachants et décalés. Il s’impose comme une sorte de grand frère idéal. Un lien fort unit l’auteur à son personnage: «Je suis l’ombre de Jonathan, sa face plus sombre, moins brillante. Mais il y a une relation entre l’ombre et le personnage». De Souviens-toi Jonathan à Celle qui fut (2013), il a consacré seize albums à son alter ego.

Finesse des sentiments

Parallèlement à cette série, il publie en 1984 l’inoubliable A la recherche de Peter Pan, Cosey un premier récit complet lui permettant de s’affranchir des servitudes de la série: A la recherche de Peter Pan (1984), Le Voyage en Italie (1988), Zélie Nord-Sud (1994), Le Bouddha d’azur (2005)... Ces histoires témoignent d’une haute qualité d’écriture et de montage, relevée par Franquin: «On peut faire en bande dessinée des choses qui aient la valeur d’un roman, comme chez le dessinateur suisse Cosey qui exprime des sentiments d’une finesse, d’une délicatesse qu’on trouverait dans la toute bonne littérature».

Au fil du temps, le graphisme du dessinateur, comme celui d’Hugo Pratt autrefois, tend vers l’épure à l’exemple des calligraphies orientales. En trois traits il exprime l’essence d’un sapin en hiver. Ses aplats azur et safran laissent entrevoir la réalité de l'invisible. Lui, ne cesse de douter: «Il n’y a rien que je sache dessiner. Ce qui fait un style, ce sont les faiblesses du dessinateur. Comment résoudre ces manques? Alors je trie, je bricole, je jongle avec les astuces pour que le lecteur ait l’impression que c’est bien dessiné». Il vénère Ivre de femmes et de peinture, ce splendide film coréen qui, à travers les yeux d’un peintre, se demande comment peindre la réalité au-delà de la forme sensible.

L'hommage à Mickey

Grand voyageur attiré par l’Orient, arpenteur de l’Amérique de T.C. Boyle et Frank L. Wright, Cosey n’a jamais renié les petits Mickey qui enchantaient son enfance, Tintin au Tibet, La Marque jaune, Le Nid des Marsupilamis, La Flûte à Six Schtroumpfs, et des choses plus rares, plus surannées comme Gil Jourdan, Fox et Croa, Chrlorophylle ou même le Flagada, cet oiseau sympathique doté d’une hélice caudale. Aux démonstrations de virtuosité, il préfère à jamais l'enfance de l'art, la plume qui gratte, le papier poreux...

C’est en toute logique qu’il a signé l’an dernier une relecture de Mickey chez Glénat. Servie par un sens cinématographique du montage et du cadrage, Une Mystérieuse Mélodie imagine avec beaucoup de grâce et d'humour la rencontre de Mickey et de Minnie. Le Grand Prix d’Angoulême récompense un très grand artiste.

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