Sirène, vagues, nuages, neige, montagne… Les premières pages de Calypso déclinent une série de motifs graphiques avant de s’ouvrir sur un impressionnant panorama alpin. Cosey est au sommet de son art dans ce récit qui réunit une ancienne star de cinéma et un ouvrier. Georgia Gould soigne ses addictions dans une clinique de luxe de la Riviera vaudoise et découvre qu’elle se fait escroquer par le directeur de l’établissement. Retrouvant Gus, qui fut son amoureux un demi-siècle plus tôt, elle lui propose de simuler un kidnapping pour récupérer sa fortune sous forme de rançon. La combine emmène la sirène décatie et le loser sympathique dans une aventure rocambolesque qui va du lac Léman à New York.

Beauté de la mise en scène

Calypso est imprimé sur un papier légèrement granuleux qui valorise le contraste du noir et du blanc, permet de saisir les nuances de l’encre, la vibration des traits de pinceau.  Magnifiquement mise en scène, cette histoire atteste d’une exceptionnelle maîtrise graphique et narrative chez le président de la prochaine édition du Festival d’Angoulême, la manifestation qui est à la bande dessinée ce que Cannes est au cinéma.

Encroûtée d’encre, la table à dessin de Cosey est dressée dans un angle de son chalet des Préalpes vaudoises, et il est difficile d’admettre que de si grandes aventures naissent dans ce recoin ombreux. Sur l’adret de l’habitation, le ciel est aussi bleu que le regard du dessinateur, le glorieux soleil d’automne dore la montagne. Le balcon tintinnabule de cloches éoliennes et autres brimborions venus d’Himalaya. Devant un thé vert, Cosey évoque sa vie et son œuvre.

Le Temps: Excellent coloriste, vous publiez avec Calypso un album en noir et blanc. Pour vous imposer une contrainte?

Cosey: C’est un peu un retour aux origines de la bande dessinée. Et une vieille envie. Milton Caniff, Hugo Pratt et Jijé sont les grands maîtres du noir et blanc. Mais je ne les ai pas vraiment relus. D’abord parce que ce qu’ils ont fait était tellement bien que je ne pouvais que recopier. Et puis je me suis basé sur un autre principe. Chez eux, le noir c’est l’ombre et le blanc la lumière. J’ai travaillé différemment, à la façon d’un coloriste ne disposant que du blanc et du noir. C’est-à-dire que j’ai attribué à tel élément – une veste, une paroi, un immeuble – ou le noir ou le blanc. Des précédents existent, comme Tintin chez les Soviets ou Persepolis, de Marjane Satrapi. Et bien sûr, hors bande dessinée, les gravures sur bois de Vallotton. C’est un peu le principe de la couverture d’A la Recherche de Peter Pan: le lecteur voit un champ de neige alors que c’est le papier brut.

– Encre de chine, plume, pinceau...Votre matériel à dessin reste rudimentaire...

– Rudimentaire... On ne peut pas mieux dire. Je suis heureux avec ça. J’ai essayé de faire les couleurs à l’ordinateur pour Mickey. Ça ne me plaisait pas du tout, j’étais stressé, insatisfait. Alors j’ai fait mon Mickey à la gouache avec beaucoup de plaisir. L’avantage de l’ordinateur est de pouvoir revenir en arrière tant qu’on veut. Mais je préfère prendre le risque de me lancer, de faire deux ou trois retouches et de passer plus loin. Avec les retouches informatiques, on pourrait consacrer sa vie à retoucher un unique album.

– Comment définissez-vous graphiquement vos personnages?

– Je les ressens comme des personnalités avant de les visualiser. Je cherche leur image en regardant des photos, d’acteurs ou de gens que je connais. Je me fais une sorte de bible, je tourne autour du visage, de profil, de face, de dos, jusqu’à ce que j’en sois content. Ils résultent souvent d’un mélange de plusieurs modèles. Pour Georgia, j’ai commencé par travailler autour de Gena Rowlands, mais ça n’allait pas, je m’en suis distancié. J’ai aussi pensé à Ann Bancroft.

– Chaque page de Calypso se caractérise par l’inventivité de la mise en page...

– La mise en page est essentielle. Mais elle ne doit pas être une démonstration d’astuce graphique. Elle doit vraiment être au service de l’histoire.

– Le graphisme des premiers Jonathan est très proche de celui de Derib, votre maître et ami. Puis il a évolué vers l’épure. Comment s’est opérée cette métamorphose?

– Parce que j’aime de plus en plus la simplicité. J’ai beaucoup d’admiration pour la simplicité de Hokusai ou de Pratt. Quand je m’en approche, je suis très content. Cela vaut aussi pour les dialogues ou le scénario: c’est plus fort quand tout n’est pas dit.

– En trois traits vous arrivez à suggérer un sapin, votre dessin s’approche de la calligraphie orientale. Vous êtes-vous initié à cet art?

– Non, pas du tout. Mais je l’apprécie. J’admire la simplicité extraordinaire des peintres japonais ou chinois qu’on qualifie de zen. Trois taches dessinent un bambou. La feuille n’est pas dessinée péniblement, mais carrément lancée par le pinceau sur la page. Cela témoigne d’une maîtrise extraordinaire. Il est beaucoup plus facile de dessiner laborieusement une feuille.

– L’an dernier vous publiiez un album de Mickey chez Glénat. Est-il difficile de revenir au réalisme après être passé par Walt Disney?

– Oui, un peu. Le dessin humoristique est quand même plus facile. Les erreurs se voient moins. Le dessin réaliste demande plus de discipline. Un petit détail du nez qui cloche, et ce n’est plus le même personnage. D’ailleurs je me demande si je ne vais pas faire un deuxième Mickey...

– Comment fonctionne votre inspiration?

– Deux ou trois éléments se mettent en place. Je les note tous, car les idées passent vite. L’inspiration se sert d’une gamme qui diffère de notre fonctionnement habituel, plus proche de l’activité onirique. Il faut écouter l’histoire plutôt que l’élaborer. La regarder comme une chose vivante, plutôt que bricoler. On capte des histoires préexistantes – dans l’air ou dans notre tête, peu importe. C’est un exercice qui n’est pas conscient, pas maîtrisable. Et frustrant aussi: on ne peut pas l’accélérer, alors qu’on peut accélérer le dessin, en bossant deux heures de plus un soir. Mais les bonnes idées, ce n’est pas un métier. Elles viennent en promenade, en lisant un bouquin ou en skiant...

– Vous êtes un grand lecteur...

– Oui. Bande dessinée et littérature. Les textes de fiction que publie le New Yorker me conduisent à des découvertes extraordinaires. Je lis pas mal de bandes dessinées. J’ai eu le coup de foudre pour Hilda de Luke Pearson qui n’a pas d’équivalent dans la BD franco-belge: une poésie déjantée, une fille qui vit seule avec sa mère, dans un monde avec des gnomes, des elfes, des monstres… Je trouve ça génial. Ça m’énerve que personne ne connaisse alors que tant de bandes dessinées faites pour enfants sont nulles! Que des clichés! A l’exception de Titeuf. Pourquoi a-t-il tant de succès? Parce que Titeuf a quelque chose que nous avons tous en nous. Il est le gamin qu’on a été, il nous touche en profondeur.

– Dans Celle qui fut, un mainate de l’Uttarakhand pousse le cri du marsupilami, «Houba!», qui résonne comme un gage de fidélité aux grandes joies que la bande dessinée vous a procurées durant votre enfance.

– Oui, impossible de renier ça! Je continue à vénérer ces bandes dessinées! Sauf qu’à la cinquantième relecture, je les connais par cœur... Enfant, la lecture des aventures de Tintin, de Blake et Mortimer, de Spirou et Fantasio, de Johan et Pirlouit, et des choses plus rares comme Gil Jourdan, Chlorophylle, le Flagada, c’était des heures de profond bonheur. Je ne voyais pas les dessins. C’était un univers qui existait complètement, «l’art invisible» dont parle Scott McCloud. Quand on lit Spirou, on ne voit pas un dessin, mais le marsupilami… J’ai très tôt rêvé de faire de la bande dessinée mon métier, mais j’étais assez réaliste pour comprendre qu’il y avait peu de chances que cela arrive. Il n’y avait aucune formation. La bande dessinée, on en trouvait un petit rayon chez Payot, à l’angle de la rue de Bourg… Alors, je croyais ce que me disaient mes parents: «N’oublie pas de faire tes leçons.» J’ai quand même fait un apprentissage de graphiste. Et puis j’ai lu dans la Nouvelle Revue de Lausanne une interview de Claude de Ribaupierre, jeune dessinateur suisse qui, après avoir fait des Schtroumpfs pendant trois ans à Bruxelles, créait son personnage, Attila. J’ai cherché son adresse dans l’annuaire et je lui ai téléphoné. A la fin de mon apprentissage, j’ai travaillé chez lui.

– On dit qu’avec A la Recherche de Peter Pan vous avez fondé le «roman graphique».

– C’est un des premiers romans graphiques. On était plusieurs. Comès, Pratt, Auclair, Derib… Le Jeremiah de Derib, dans Tintin, c’était pionnier. Et puis après il y a eu Celui qui est né deux fois. J’en ai fait partie.

– Celle qui fut restera la dernière aventure de Jonathan?

– En principe oui. Jonathan retrouve Saïcha, la Tibétaine du premier album. La boucle se ferme. Si tout à coup je trouve une idée géniale, j’en dessinerai un dix-septième. Mais je pense que Jonathan a fait son temps. Seize albums depuis 1975...

– Dans les années 1970, une génération a ressenti une forme de fraternité avec Jonathan car chaque album s’accompagnait d’une playlist. Voir le nom de Pink Floyd imprimé dans Le Journal de Tintin faisait un drôle d’effet...

– Une des caractéristiques de Jonathan était d’être ancré dans son époque, d’avoir l’âge de ses lecteurs, ce qui n’était plus le cas de Buck Danny. Avec les listes musicales, j’avais envie de faire ressentir plus intensément un univers. Le but d’une fiction c’est qu’on y croie.

– Vous êtes un grand voyageur. Qu’est-ce que les voyages vous apportent?

– Ils m’ont donné confiance en moi. Les premiers Jonathan, je les ai faits depuis la Suisse et j’avais toujours peur de me tromper. Voyager a permis d’enrichir mon dessin. Je suis récemment retourné au Ladakh, quarante ans après mon premier voyage. J’ai accompagné un groupe pendant deux semaines dans un voyage sur les traces de Jonathan organisé par l’agence Au Tigre Vanillé. Puis j’ai poursuivi à titre personnel pendant cinq jours pour faire quelque chose qui me tentait depuis longtemps: vivre dans un monastère. C’était génial! J’ai joué à Jonathan en louant une moto. Souvent, je suis rattrapé par mon personnage. En 2011, dans l’Himalaya indien, je marchais sous des rhododendrons géants. Me souvenant qu’un de mes albums s’intitule Pieds nus sous les rhododendrons, je me suis déchaussé...

– Grand globe-trotter, vous situez régulièrement vos histoires en Suisse. Le val de Bagnes recèle autant de potentiel romanesque que le Texas?

– Il faut sortir des clichés, se renouveler. Originellement, Calypso se passait dans le désert américain. Mais on a vu tellement de stations-services ou de bars perdus dans le désert que j’aurais eu l’impression de retomber dans des clichés.

– Depuis dix ans, vous vivez dans les Préalpes vaudoises. Qu’êtes-vous allé y chercher?

– J’avais le désir de vivre dans un chalet à l’année. C’est une qualité de vie que j’apprécie énormément. Je ne m’en lasse pas. Je ne savais pas si au bout de six mois j’allais déprimer et revenir en ville. Au contraire, je me sens mieux. J’ai la chance d’avoir un métier que je pourrais pratiquer à peu près n’importe où. Pourquoi me priverais-je de ce plaisir?

– Comment conjurez-vous la solitude du dessinateur?

– J’aime bien la solitude. Elle me convient bien. Elle n’est pas totale. Je ne suis pas seul dans ma vie, mais la solitude me plaît bien.

– Vous avez remporté le Grand Prix d’Angoulême. Cela fait plaisir?

– Oui, ça fait super plaisir! Car c’est l’ensemble de la profession qui vote. C’est très impressionnant. Franchement, je n’y croyais pas. Que 30 ou 40% des confrères m’apprécient, très bien. Mais la majorité! Au premier tour, on était trois: Chris Ware, Manu Larcenet et moi. Face à ces deux, j’étais sûr, c’était perdu.

– La galerie Niederhauser, à Lausanne, expose vos dessins. C’est une forme de consécration?

– Oui, c’est la première fois que j’expose dans une galerie d’art. Je ne suis pas le premier. Ils ont déjà présenté Loustal, Geluck, Tirabosco. Il faut croire qu’ils y croient. Cette ouverture fait plaisir.

– C’est le temps des honneurs, c’est aussi le temps qui passe. Vieillir vous inquiète?

– Oui, un peu. En fait, je suis d’accord de vieillir et de mourir, mais j’aimerais une rallonge. Parce que j’ai plein d’envies, notamment professionnelles. Si je pouvais vivre, disons, jusqu’à 115 ans, ce serait parfait. En pleine forme, bien entendu...


«Calypso», de Cosey, d’après une idée originale de François Matille, Futuropolis, 104 p.

Lausanne, Galerie Niederhauser, jusqu’au 21 octobre.


Profil

1950: Naissance de Bernard Cosendai, à Lausanne.

1970: Rencontre Derib.

1972: Publie Paul Aroïd dans 24 Heures.

1975: Parution dans Tintin de Souviens-toi, Jonathan, premier volet des aventures de Jonathan. Publié en album en 1977.

1984: A la recherche de Peter Pan.

1988: Le voyage en Italie.

2005: Le bouddha d’azur.

2013: Celle qui fut, 16e et probable dernière aventure de Jonathan.

2016: Une mystérieuse mélodie, une relecture de Mickey.

2017: Grand Prix du Festival de la bande dessinée d’Angoulême. Parution de Calypso.