Il a réussi, Christophe Honoré. Il souhaitait que les chanteurs «substitu(ent) à la légèreté et à l’irresponsabilité de la comédie amoureuse, l’impudeur et la cruauté d’un désir tragique que le rire attaque». Il préférait toujours «heurter» à «bouger», dans une «douceur qui scalpe». Il voulait enfin «un contexte où le public aurait une réaction de rejet a priori». Sa note d’intention et ses propos livrés à la presse annonçaient une lecture déstabilisante.

Ce qui se passe sur la scène de l’Archevêché d’Aix-en-Provence correspond à ses volontés. A la première, jeudi soir, sa lecture de Così fan tutte de Mozart a ouvert le festival sous une vive désapprobation.

C’est que la chair est triste en Erythrée, sous le règne mussolinien. Moiteur, dénuement, isolement, ennui et violence sont le lot de toutes les colonies militaires, sur fond de déracinement et de perte de repères. La frustration sexuelle, l’isolement, l’alcool et le jeu y constituent autant de ferments à la barbarie intime et collective. Pour Christophe Honoré, la manipulation amoureuse de Così fan tutte s’inscrit en révélateur, sur un terrain historique miné par le fascisme italien.

L’auteur, cinéaste et metteur en scène français s’appuie sur cette idée pour transformer l’opéra comique de Mozart en drame de la brutalité. Entre hommes et femmes, ce qui se joue là n’est pour lui qu’une une histoire de sexe et de pouvoir. L’amour, la dérision, le désir et le trouble y ont peu de place. C’est sur des coins de tables, au sol ou dans des recoins du décor (magnifique caserne africaine d’Alban Ho Van, subtilement éclairée par la grande Dominique Bruguière) que l’on se force et se prend rudement, à défaut de s’éprendre ou de s’abandonner au frisson.

La proposition a le mérite d’être forte et cohérente. Elle possède aussi l’avantage de reposer sur des chanteurs jeunes, séduisants, au jeu très incarné. Mais là où le bât blesse, c’est dans la sorte d’enfermement théâtral qui nuit à la narration musicale. A ainsi transformer les rapports amoureux et leurs désillusions en viols et en perversions systématiques, Honoré plombe l’ironie et la saveur de l’ouvrage sans laisser d’échappatoire à l’imaginaire.

Quant à la justification de ces errements humains dans un obsessionnel environnement politique, entre racisme rampant et omnipotence blanche, elle n’arrange rien à l’affaire. En utilisant les mêmes armes lourdes, la cruauté ne fait que changer de camp…

Subtils entrelacs

Le miracle, c’est que la musique survit à ce traitement de choc. Grâce à Louis Langrée et au Freiburger Barokorchester, la sécheresse des traits et la sensualité des lignes mélodiques tissent de subtils entrelacs entre la dureté du pari de Don Alfonso, la tendresse des sentiments des amants et la sensualité de leurs élans. Délicatesse, sensibilité et vigueur. Les arguments déployés en fosse dégagent finement la fragilité, l’électricité et la force et des états amoureux.

L’art du dialogue et de l’équilibre entre voix et instruments, le contraste permanent des dynamiques et la musicalité à fleur de peau sont la marque des grands mozartiens. Louis Langrée en est. Et les musiciens allemands s’avèrent les plus remarquables porte-parole d’une partition où l’esprit frondeur attise le plaisir des sens.

Un chant limpide et joueur

Du côté des chanteurs, Despina domine le jeu vocal. Sandrine Piau bénéficie d’une formation et d’une pratique baroque de haut vol, alliées à une belle intelligence musicale et scénique. Son chant limpide et joueur porte le plateau. Le Don Alfonso très commandeur de Rod Gilfry, qui a assez fréquenté Don Giovanni pour connaître à fond les rouages de la séduction, lui répond idéalement. Le timbre un rien grisé n’enlève rien à la prestance de cet artiste, dont l’héritage de Samuel Ramey, mâtiné d’un certain charme hampsonnien, s’impose naturellement.

De leur côté, les deux couples de soeurs volages et de fiancés trompeurs honorent leurs rôles. Lenneke Ruiten (Fiordilidgi touchante) prend du temps à étoffer la minceur de sa voix boisée, Kate Lindsay (Dorabella) joue la carte d’un timbre singulier et d’une présence solide alors que Joel Prieto (Ferrando) et Nahuel di Pierro (Guglielmo) présentent en début de parcours des irrégularités de chant à aplanir. Un Così… così.


Théâtre de l’Archevêché jusqu’au 19 juillet. Le 5 juillet en direct sur France Musique à 21h30, le 8 juillet retransmis à 22h40 sur Arte et Arte-Concert (http://concert.arte.tv/fr). Rens: 0033 434 08 02 17, www.festival-aix.com