Regardez la photo et vous saurez déjà beaucoup de la démarche de Dorian Rossel dans Cosmos. A voir ces scientifiques en apesanteur, ces chercheurs perdus dans la brume, vous saisirez que le metteur en scène romand, qui a brillamment adapté pour la scène des textes qui n’avaient pas été écrits pour elle (La BD Quartier lointain, le récit de voyage, L’Usage du monde), travaille ici sur une matière de plateau. Une étoffe, un univers. Ce qui tombe bien, puisque lui et ses acolytes de la Super Trop Top compagnie se sont penchés sur l’origine de l’univers. Avec ce spectacle parfaitement réglé en matière d’images et de rythme, les auteurs plébiscitent les mondes intérieurs, la part secrète de l’homme, là où peut se rêver et se (re)développer une solidarité.

Cosmos est une création risquée, car elle ose le temps arrêté, la fragilité. C’est aussi une création émouvante qui fait confiance à l’imaginaire du spectateur et offre le droit à l’erreur. En ces temps de haute production et de saturation à tous les étages, c’est un cadeau. On pense au meilleur de Marco Berrettini, aux œuvres fascinantes de François Tanguy. Ou tout simplement aux débuts de Dorian Rossel, lorsque, associé à Christian Geffroy-Schlittler et à Barbara Schlittler, il créait à Genève et Lausanne les HLM, ces Hors Les Murs ludiquo-poétiques qui repoussaient les limites des cours d’immeuble ou des caves obscures.

Que voit-on dans Cosmos? D’abord rien. Dans le noir, on entend un troupeau de pieds qui tambourinent le sol de manière de plus en plus appuyée. Puis, une flambée, ténue, qui, le temps d’une allumette, éclaire, un à un, les visages des cinq comédiens en train de chuchoter. Balbutiements. On est bien à l’origine des choses, là où rien n’est sûr, rien n’est figé. D’ailleurs, tout est tentative avortée dans ce temps de dilatation qui suit la fusion. A l’image de l’univers – l’analogie sera développée plus tard –, le spectacle se construit sur ce contraste entre compression fulgurante et longue extension.

Après une marche lente dans des lumières bleutées, une jeune fille dit «euh», c’est le premier mot du spectacle. On croit à une piste. Un de ses compagnons de plateau lance un «oui?» engageant, souriant au début d’une histoire. L’inspirée se rétracte, l’éclair est passé. Plus tard, le ballet autour d’un dérouleur de fil électrique raconte aussi cette tentative difficile de faire corps et objectif communs. Un, deux, trois comédiens trouvent une place dans la chaîne, le quatrième, plus maladroit, est spectateur forcé, incapable de prendre sa place dans le système. Même la séance de diapos, des éclats de lumière sans photos, évoque le vide intersidéral, ce temps long, très long, qui a succédé au chaos.

Ces séquences initiales qui expriment «le vide plein de l’univers» peuvent dérouter. Vendredi, soir de première, un spectateur a trouvé dans son iPhone comment résoudre son inconfort face à ce presque rien affiché. Avec la conférence sur le rêve où les chaises alignées ne trouvent pas preneurs, on pense évidemment aux Chaises d’Ionesco dont la fameuse allocution finale si attendue se révèle incompréhensible. De fait, on n’est pas loin du théâtre de l’absurde dans ce début, étiré comme une voie lactée. Et, comme dans un ciel étoilé, on y surprend des fulgurances. Ce moment où, sur les traces de Bachelard, un comédien raconte que le rêveur est l’auteur de sa solitude. Qu’il est au contact intime du monde alors qu’il semble y échapper.

Ou la séquence de danse. Cette jeune fille qui se déploie à la manière du dérouleur électrique et célèbre l’aliénation autant que le corps libéré. Et puis cette toupie restée seule à tourner sur une table et qui finit par chuter… Pas grand-chose en soi, mais dans l’espace particulier tissé par le metteur en scène, chaque action, même infime, prend une autre dimension.

C’est que, nous explique ensuite un physicien improvisé, le vide intersidéral est plein d’éléments agglomérés. Et de mettre en pratique cette réalité en amoncelant les chaises, installation furieuse aussitôt démantelée. A partir de là, le spectacle est plus fusion que dilatation. Les chercheurs finissent par s’enlacer et danser sur fond de valse latino. La sirène peut bien hurler, ils ont désormais trouvé leur rêveur intérieur qui leur permet de se lier, et ne sont pas près de se laisser happer par les forces contraires de l’univers. Grâce à la gravité, ils tiennent debout, et nous, on les applaudit, heureux et assis.

Cosmos, La Bâtie-Festival de Genève, Forum Meyrin, jusqu’au 5 sept. 022 738 19 19, www.batie.ch Vidy-Lausanne, du 11 sept au 12 oct, 021 619 45 45, ww.vidy.ch

Balbutiements, lueurs. On est bien à l’origine des choses, là où rien n’est sûr, rien n’est figé