Pop culture

Le cosplay: un outil d’émancipation féminine?

Des centaines de cosplayeurs investiront le festival Fantasy Basel, qui attend plus de 50 000 visiteurs ce week-end à Bâle. Ces fans costumés incarnent des personnages issus de leur imaginaire ou d’univers geek. Une pratique chronophage qui permet, au passage, aux femmes de s’émanciper

Armures, sceptres, masques, épées… Tels sont les outils de travail des cosplayeurs. Créatifs débordant d’imagination, ils créent habilement des costumes à enfiler lors de conventions ou de salons dédiés à la pop culture. Comme des acteurs de théâtre, ils incarnent des personnages en adoptant leur comportement et leur apparence. Ce week-end, une vingtaine d’entre eux seront à l’honneur à Bâle, à l’occasion de Fantasy Basel, et des centaines d’autres arpenteront les allées sous les traits du super-héros Iron Man, de l’héroïne de jeux vidéo Zelda ou encore de la «Mère des dragons» Daenerys.

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Si beaucoup le pratiquent, peu en connaissent la genèse de cette pratique. Le cosplay, mot-valise dérivé de «costume» et de «playing», est née dans années 1930, lors de rassemblements de fans aux Etats-Unis. Mais le terme lui-même vient du Japon, rappelle Antoine Chollet, maître de conférences en sciences de gestion à l’Université de Montpellier et chercheur autour des jeux vidéo: «Le mot a été inventé en 1983 par Nobuyuki Takahashi, un journaliste japonais qui se rendait à une convention sur la science-fiction aux Etats-Unis. Il a transformé le terme américain «costuming» en «cosplay» pour coller davantage à la culture japonaise.» Etonnamment, le cosplay était donc déjà pratiqué avant même d'avoir un nom.

S’épanouir à travers le cosplay

Depuis, ce savoir-faire est devenu un incontournable des festivals de pop culture à travers le monde et engendre de réelles professions comme vendeur d’accessoires. Il n’est pas rare de croiser des elfes ou des Dark Vador dans les files d’attente d’événements geeks et leurs costumes sont régulièrement jugés par leurs pairs lors de concours dédiés, parfois générateurs de gains pour les participants. De nombreuses femmes font partie de cette communauté de fans et trouvent dans cette pratique un véritable épanouissement personnel. C’est le cas de Juno Stevens, cosplayeuse suisse originaire de Saint-Gall invitée par Fantasy Basel: «J’ai toujours été une personne très créative et j’ai toujours aimé bricoler avec différents matériaux. Le cosplay m’aide à transposer mes idées de mon esprit à la réalité, mais aussi à développer diverses compétences comme l’artisanat, la couture, la photographie… Cela me sert également de soutien quand je rencontre des problèmes dans ma vie personnelle.»

De son côté, Lowena, cosplayeuse professionnelle originaire de Nantes et également invitée par l’événement, célèbre l’esprit collectif de la pratique: «A une période où j’étais seule et un peu perdue, le cosplay m’a permis de me lancer dans une activité manuelle, mais aussi de voyager toujours plus loin, me permettant de trouver dans la communauté des personnes avec la même passion que moi. Je ne les retrouve qu’en convention, mais certains sont devenus des amis de longue date. D’ailleurs, je profite d’être invitée à Fantasy Basel pour retrouver une amie de plus de dix ans que j’ai rencontrée grâce au cosplay!»

«Badass» comme maître mot

Lowena, qui vient tout juste de faire du cosplay son métier après dix ans de passion en vendant ses créations en ligne, aime se grimer en créatures fantastiques et autres monstres, pour «le challenge qu’ils représentent», ou en femmes badass: «J’aime beaucoup me mettre en valeur dans des tenues sexy, car c’est quelque chose que je fais peu habituellement. Et le fait que les personnages que j’incarne soient badass est toujours une évidence. C’est ça qui me donne envie de les cosplayer.»

La vingtenaire crée tous ses costumes à la main, et peut passer jusqu’à huit semaines de 35 heures à élaborer l’un d’entre eux. En Suisse, Juno Stevens consacre un temps équivalent à chacune de ses créations, et utilise parfois des impressions 3D pour compléter ses apparats. Elle met souvent au point des armures, pour des femmes généralement non humaines: «Mes personnages sont souvent des outsiders, parfois rebelles, rejetés, parce que je me sens plus proche d’eux. J’ai besoin de bien connaître un personnage, son comportement, ses caractéristiques, son environnement, ses armes, ses vêtements, avant de décider de le cosplayer. L’un de mes derniers cosplays est un elfe de glace qui se comporte de façon très étrange du point de vue d’un humain mais j’aime beaucoup la «jouer» parce que sa personnalité et certains éléments de son histoire me ressemblent. De toute façon, j’ai besoin d’une connexion avec un personnage pour mettre autant de temps et d’efforts dans un cosplay». Celle qui s’inspire beaucoup de l’univers du jeu vidéo Zelda dans ses créations revendique, comme Lowena, l’incarnation de femmes badass: «Les personnages avec de grosses armures, des armes et une grande confiance en eux permettent de se sentir mieux, plus grand et invincible.»

Le cosplay positionne le corps au premier plan, comme un média dont se servent les fans et cosplayeurs pour montrer plusieurs identités: celle du personnage créé, et la leur, propre

Mélanie Bourdaa, maître de conférences en information et communication à l’Université Bordeaux Montaigne

Entre bienveillance et sexisme

En composant des personnages ou en se les réappropriant à partir de leurs propres expériences personnelles, les cosplayeurs développent une véritable expertise et une authenticité, fondamentales dans le milieu. Pour Antoine Chollet, lui-même cosplayeur depuis dix ans, «il s’agit avant tout de libérer et d’exprimer le côté créatif et imaginatif de chaque individu. Mais pour certains, les créations personnelles ne sont pas du cosplay puisqu’il n’existe aucune image de référence d’un personnage déjà existant. S’il s’agit d’une adaptation, pour ma part, je parle plutôt de création originale.»

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La communauté, très exigeante sur la qualité des cosplays réalisés, reste plutôt inclusive et bienveillante, du point de vue de Mélanie Bourdaa, maître de conférences en information et communication à l’Université Bordeaux Montaigne: «Ce sont avant tout des espaces dans lesquels se rencontrent des pairs qui ont les mêmes passions et références culturelles. Cependant, comme toute communauté, il est possible que des tensions et des clivages émergent. C’est ce que l’on appelle le toxic fandom. Sous couvert d’authenticité, les publics décrètent alors que tel ou tel cosplayeur ne peut pas incarner tel ou tel personnage. Ce qui est pointé est en général la couleur de peau, le genre ou le poids, donc le corps.» Une analyse confirmée par Lowena, qui dénonce les personnes extérieures à la communauté: «Ce sont elles qui ont les comportements et les remarques les plus sexistes. Celles qui en souffrent le plus sont les femmes qui sortent de la norme du patriarcat, comme les personnes noires ou transgenres. Elles sont souvent poussées à arrêter le cosplay très tôt, et ça prive la communauté d’une plus grande inclusivité.»

Grandir et s’accepter

Dans cet univers aussi patriarcal que la société elle-même, les cosplayeuses parviennent tout de même à tirer leur épingle du jeu et à s’émanciper des normes. La mise en valeur de leurs personnalités à travers des personnages de fiction peut ainsi être l’occasion de se réapproprier leurs propres corps. Lowena, comme Juno Stevens, témoignent toutes deux de l'impact du cosplay sur leur relation à leur féminité au quotidien. Lowena insiste sur le fait de se «voir sous un autre jour. Et puis soyons honnêtes, se faire prendre en photo par des inconnus qui adorent ton look fait beaucoup de bien à l’ego! Ça aide à se sentir en confiance avec soi-même, même sous les projecteurs.»

Juno Stevens, elle, évoque une relation interdépendante entre ses cosplays et son propre corps: «Comme tant d’autres femmes, je n’aimais pas mon corps, mais plus j’essayais des personnages différents et plus j’en apprenais sur moi-même et j’acceptais mon apparence. Cela m’a aidée à grandir, et aujourd’hui, je sais que je peux être belle en tant que femme.» Antoine Chollet analyse ces ressentis en revenant à l’essence même du cosplay, qui «consiste à incarner un personnage quels que soient son corps, son genre, ses attributs physiques et origines ethniques. Cette pratique permet de pouvoir se retrouver avec son propre corps.»

Réaliser son propre potentiel

En plus du mouvement body positive, le cosplay peut porter des enjeux féministes et permettre aux femmes de s’émanciper, en incarnant une sorte d’alter ego, plus «confiant et définitivement plus libre», comme le décrit Juno Stevens. La pratique devient alors un «outil d’empowerment et d’affirmation de soi». Pour Mélanie Bourdaa: «Le cosplay positionne le corps au premier plan, comme un média dont se servent les fans et cosplayeurs pour montrer plusieurs identités: celle du personnage créé, et la leur, propre.»

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La dimension manuelle, «habituellement et de façon stéréotypée allouée aux hommes», peut également être un facteur d’émancipation féminine, selon le chercheur Antoine Chollet, même si «la communauté n’accorde que peu d’importance au fait qu’un cosplay ait été réalisé par un homme ou une femme». Lowena, qui vend ses créations de costumes et accessoires en ligne, affirme que le cosplay donne la possibilité aux femmes de réaliser leur «propre potentiel». Une dimension libératrice qu’elle élargit aux hommes: «Le crossplay, le fait de se cosplayer en personnage du sexe opposé, permet aux hommes de se mettre dans les fringues d’une femme et d’expérimenter une certaine féminité sans avoir peur du ridicule.» Peu importe le genre, le cosplay offre à ses pratiquants une mise en abîme de leurs propres expériences de vie au-delà des codes, et c’est sûrement l’une des raisons de son succès.

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