Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur français, en tournée hier vendredi dans le Vaucluse, prétendant jouer les sauveurs de la cause festivalière menacée par le mouvement des intermittents. Bernard Faivre d'Arcier, directeur du Festival d'Avignon in, reçu ce même jour dans le bureau du ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon à Paris. Le Français René Gonzalez, directeur du Théâtre de Vidy à Lausanne, demandant au premier ministre Jean-Pierre Raffarin, par le biais d'une «dépêche ouverte» envoyée à l'Hôtel Matignon, de ne pas approuver des «accords scélérats» signés le 26 juin entre le patronat (le Medef) et trois organisations syndicales minoritaires.

Bref, à moins de trois jours de l'ouverture du Festival d'Avignon in, rouleurs de mécaniques de la chose politique, desperados et travailleurs de l'ombre s'affrontent, avec d'autant plus de pugnacité que le compte à rebours est enclenché. Enjeu immédiat: le destin de la 57e édition du festival fondé par Jean Vilar; plus profondément, pour beaucoup, ce sont les conditions de travail et de survie professionnelle des intermittents qui sont en jeu.

Pour mémoire, rappelons que, depuis le 26 juin, la France de l'intermittence (près de 100 000 personnes englobant aussi bien les acteurs que les techniciens de l'audiovisuel, du show-business et des arts vivants) s'est découverte volcanique: elle dénonce une réforme du régime de l'assurance chômage ratifiée par des organisations syndicales jugées non représentatives, tant du côté du Medef que du côté des professionnels du spectacle (ni le Syndeac, qui réunit les directeurs des théâtres subventionnés, ni la CGT, majoritaire, n'ont participé à la négociation). Depuis, en riposte, des collectifs d'intermittents se sont formés à travers toute la France et on ne compte plus, de Montpellier à Marseille en passant par Rennes, les festivals annulés.

Le Festival d'Avignon risque-t-il donc d'être à son tour balayé? Difficile de l'affirmer, même si la cote d'alerte est atteinte. «Si Jean-Pierre Raffarin ne fait pas un geste fort, s'il ne déclare pas que cet accord, qui ne représente que 10% de la profession, doit être renégocié, il ne faut pas faire Avignon, tonne René Gonzalez, longtemps directeur du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Et ce n'est pas de gaîté de cœur que je dis cela: je coproduis deux spectacles du in. Mais le moment que nous vivons est trop important. Si la profession n'obtient pas des concessions du gouvernement, c'est la généralisation des emplois précaires dans le domaine culturel et ce sont les petits, une nouvelle fois, qui vont trinquer. Si donc on ne nous entend pas, il faudra tout faire sauter et la grève est un moyen parmi d'autres. Je suis sur la même ligne que le metteur en scène Claude Régy: il faut être radical pour aboutir à quelque chose.»

Terreur des incendiaires, Nicolas Sarkozy ne l'entend pas de cette oreille séditieuse. Il y a quelque jours, il faisait part de son intention de rencontrer vendredi, à l'occasion d'une visite éclair, des délégués des intermittents du Festival in d'Avignon. Le ministre s'est fait éconduire. «Nous avons décliné cette proposition, explique l'une des porte-parole du mouvement. Nicolas Sarkozy n'est pas notre ministre de tutelle et nous n'avons rien à lui dire.»

Bernard Faivre d'Arcier, lui, déclarait en substance vendredi en fin de matinée que tout serait prêt le jour J, mais qu'il n'y aurait pas de festival si certaines conditions d'accueil du public et de sécurité ne pouvait pas être respectées. Il prendra une décision mercredi 9, au lendemain du spectacle d'ouverture, Wolf, au Palais des Papes. Une annulation serait d'autant plus douloureuse que rarement le programme in n'avait déclenché autant de passion: 82 000 billets ont déjà été vendus et on a compté jusqu'à 4000 appels par heures les premiers jours d'ouverture de la location.

Autre logique au festival off, qui réunit 600 troupes. Alain Léonard, directeur d'Avignon-public-off, annonçait mercredi soir une action quotidienne sur la place de l'Horloge, cœur touristique de la ville, pour sensibiliser les festivaliers. Et, dans le même ordre d'esprit, la gratuité des spectacles du off mercredi 9 juillet. Pas de grève annoncée donc sur ce front-là. Les intermittents du in, eux, turbinent pour que tout soit prêt lundi soir. «S'il y a des signes d'ouverture du gouvernement, nous ne ferons pas grève», déclare ainsi la porte-parole du mouvement, sceptique pourtant. «La situation évolue à Paris et nous pouvons compter ici sur le soutien incroyable des commerçants.» Lundi soir, elle et ses 300 camarades se réuniront et prendront leur décision. Les bannières papales vireront sans doute au rouge.