Rain, comme une pluie dans tes yeux. Un titre comme un poème. Ce jour-là, la pluie, les journalistes romands venus à Roubaix voir ce spectacle du Cirque Eloize l’ont d’abord vue tomber sur la ville en grosses averses froides. Rien à voir avec ces premiers orages d’été dont le Tessinois Daniele Finzi Pasca pouvait jouir pleinement quand il était enfant et qui l’ont inspiré pour cet épisode de sa Trilogie du ciel. Le seul encore inédit en Suisse alors que Nomade a été accueilli deux fois à Lausanne et que Nebbia a été créé à Genève en décembre 2007, avec la société Opus One. Celle-ci, qui organise la venue de Rain à Genève, a invité la presse à découvrir le spectacle chez les Ch’tis. Avant la représentation, visite dans les coulisses.

La responsable des costumes passe et repasse. C’est elle la plus affairée en ce milieu d’après-midi. Tout doit être impeccable chaque jour. Dans les corbeilles et sur les portants, pas de paillettes, rien de spectaculaire à part peut-être ces ailes blanches et ces chaussons noirs aux semelles de caoutchouc rangés comme pour attendre le Père Noël. Dans sa loge, Jocelyn Bigras nous explique son rôle, avec un accent nourri de jovialité québécoise. Il est le pianiste de Rain, presque depuis sa création, en 2004. Il n’accompagne pas le spectacle, il est au milieu de la scène avec son piano, dans de nostalgiques ambiances de cabaret: «Oui, je joue un peu, j’ai des émotions. Oui, c’est ça, je joue des émotions. Je suis Jocelyn dans une certaine perspective. Daniele Finzi Pasca nous demande de chercher en nous. Je ne suis pas acteur, alors il a eu du travail avec moi.»

Jocelyn n’est pas non plus acrobate, comme toute cette douzaine de jeunes dont il se sent un peu le grand frère avec ses 48 ans. Lui, sa vie, c’est la musique. De formation classique, il a ensuite un peu tout fait: arrangements, accompagnement… Il a deux disques d’auteur-compositeur-interprète et quelques tournées à son actif. Ses albums lui ont servi de curriculum pour répondre à une annonce. Eloize cherchait quelqu’un pour jouer du piano et parler en même temps. «C’est la sixième année que je suis là et je ne m’ennuie pas. Le show m’amuse toujours autant. C’est même encore plus beau, parce que je comprends mieux.»

Dans le couloir, Nadine Louis, la contorsionniste, qu’on verra plus tard pliée comme un vieux pyjama au fond d’une valise dans un numéro plein de drôlerie, joue son rôle de maman et rattrape son petit garçon, à l’âge des premiers pas et des premières excursions. Le père est aussi artiste. Ce sont les seuls à voyager en famille. Passe aussi ­Ashley Carr, qui fait le pitre même en dehors de la représentation. Sur scène, le jeune Anglais ne se contentera pas d’être un clown charismatique. Il sera aussi un ange un peu coincé dans les airs au-dessus d’une étonnante procession, il jonglera, il jouera de la clarinette…

Nous voilà dans la loge d’Anna Ward. Elle porte deux bonnets l’un sur l’autre – on comprendra pourquoi quand on la découvrira crâne nu sur scène – et réchauffe ses mains autour d’un énorme bol de thé. Pas question de tomber malade. Depuis 2007, la jeune femme est une figure de Rain qui laisse de fortes traces dans la mémoire des spectateurs. Anna n’a pas répondu à une annonce. «A Montréal, tout le monde se connaît. Ils ont pensé à moi», explique-t-elle modestement. Auparavant, elle a appartenu à plusieurs compagnies québécoises. Au Cirque du Soleil, elle a même participé à Saltimbanco, le spectacle que Genève reçoit également en cette fin d’année. Une production plus imposante que celle d’Eloize, avec cinq fois plus d’artistes. Anna semble plus à l’aise dans la dimension de Rain qui permet à chacun d’être très présent sur scène. «Je suis très contente d’avoir beaucoup de choses à faire.»

Le trapèze est sa spécialité – elle dit en être tombée amoureuse à l’Ecole du cirque de Montréal – mais là, elle ne le pratique pas. Elle a retrouvé la variété des disciplines à laquelle ouvre l’école même s’il faut toujours tout remettre sur le métier. «Je ne savais pas faire grand-chose de ce qu’on me demandait. J’ai ramé fort pour être à la hauteur.» Elle s’installe dans ses personnages, dit son texte dans la langue du lieu – elle l’a appris phonétiquement en grec. Elle s’enroule avec grâce dans les rubans aériens avec quatre partenaires, elle tourbillonne dans la roue Cyr, cet agrès imaginé par Daniel Cyr, un des fondateurs d’Eloize. Mais, à 31 ans, elle ne prend pas le risque de se rompre le cou dans les acrobaties. A 31 ans, on pense déjà à la retraite? Plutôt à l’avenir. «Il y a une liste de choses que j’ai envie de faire. Certaines peuvent attendre. Je peux être boulangère à 50 ans.»

Voilà. On laisse l’équipe finir de se préparer. Il faut encore revisiter un ou deux numéros, s’échauffer… Bientôt, sur scène, il y aura des prouesses de cirque bien sûr, et pas des moindres. Le main à main, avec l’émouvante complicité silencieuse de ses équilibres, serait un bonheur à lui seul. Le duo de trapèze aussi. Et encore mille pirouettes, des musiques, des ambiances, une foule de personnages drôles et émouvants. Tout cela dans une alternance de grandes scènes et de passages devant le rideau, qui ne servent pas de bouche-trou mais différencient les rythmes, les climats. Avant que la pluie ne tombe…

Rain. Théâtre du Léman, Genève. Sa 26 et di 27 décembre à 18h, lu 28, ma 29 et me 30 à 20h, je 31 soirée spéciale Nouvel An à 19h. Sa 2 janvier à 20h, di 3 à 18h. (Loc. Fnac)