Ne pas se fier aux apparences. Objet de luxe à vocation commerciale, l'oblong reliquaire des inédits de Nirvana n'est pas de cette étoffe dont se chaussent les sapins saisonniers. Cadeau envenimé de fiel électrique, cette collection d'enregistrements bruts et de films amateur fait mentir en un instant les élégants costards qu'endosse le trio chevelu sur sa jaquette métallisée. Parution longtemps différée pour cause de bisbille entre ses différents héritiers, ce nouveau recueil posthume regroupe pour la première fois l'essentiel des enregistrements artisanaux et des titres exclus des trois albums officiels du groupe américain.

En trois CD chronologiques, amorcés par le premier concert de Nirvana en 1987 et conclu par la quiétude des derniers enregistrements domestiques de Kurt Cobain, With The Lights Out donne ainsi à entendre les ébauches et repentirs du dernier grand groupe de rock du XXe siècle. Lecture en creux d'une épopée fulgurante que complète un DVD de vidéos amateur capturant, côté public, le trio dans son expression scénique la plus brute.

D'une qualité régulièrement approximative, n'offrant à l'oreille que d'infimes variations sur un thème connu, l'ensemble de ces documents inédits ne bouleverse pas la compréhension que l'on peut avoir du phénomène Nirvana. Pas plus qu'il ne permet aux néophytes d'y trouver matière à entrer, même tardivement, en religion grunge.

Dix ans après le suicide du messie Cobain, cette anthologie malade des rockers de Seattle n'est-elle donc que le fruit de la passion de quelques fans offert à la boulimie d'autres fans? Pas si simple. Car entre les volets de ce coffret-retable, abusant de l'image sacrée de la Trinité pour asseoir le mythe du sacrifice christique de Cobain, se joue bien plus qu'un simple échange d'icônes écornées.

Dans le texte qu'il signe en conclusion de l'opulent livret énumérant les différentes apparitions publiques de Nirvana, le critique musical Neil Strauss résume en quelques lignes la flamboyante histoire du rock'n'roll pour parvenir à la conclusion qu'après Nirvana, quelque chose s'est brisé. «Peut-être même le point final du rock'n'roll considéré comme le levier culturel du changement», avance-t-il. Résumons: à la fin des années 80, Madonna s'avoue «matérialiste» en bustier Jean-Paul Gaultier, les balourds Guns N'Roses campent la virilité d'un hard rock fin de règne et Michael Jackson joue les loubards sur MTV dans le clip vidéo de «Bad». Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume de la pop?

Beaucoup de ceux qui n'ont pas considéré, de leur jacuzzi moussant, la bulle économique des miraculeuses eighties commencent à le penser. Echo tardif de l'explosion punk de 1977, le grunge de 1987, prophétisé par les mésestimés Melvins, Dinosaur Jr. ou Mudhoney redonne au rock un tour effervescent, viscéral et dérangeant. A la différence qu'à la gaucherie musicale revendiquée par l'ère punk, ces groupes-là possèdent une vraie culture musicale, doublée d'une maestria scénique imparable.

Voilà ce que raconte en premier lieu l'échevelé With The Lights Out. Outre son amour immodéré pour le bluesman Leadbelly ou les Beatles, Kurt Cobain y célèbre dès la première mouture de son groupe la virtuosité saturée de Led Zeppelin («Heartbreaker», «Immigrant Song», «Moby Dick») aussi bien que le répertoire méconnu de multiples groupes régionaux.

Combinant la lourdeur rythmique du hard rock avec l'énergie brute du punk, la noirceur du blues avec les mélodies accrocheuses de la pop, ce nouveau son prend d'assaut, par surprise, l'industrie musicale. Et contraint le label Geffen, désormais la propriété d'Universal, à offrir un pont d'or à ces chevelus bruyants si insolemment populaires.

La suite est connue, le phénomène générationnel digéré et le son Nirvana, inimitable en dépit d'innombrables tentatives, rejoint aujourd'hui la panoplie des rockers les plus inoffensifs de l'histoire. Voilà précisément pourquoi ces bribes lépreuses d'un festin trop bref, ces films dérisoires où le groupe joue pour trois moustachus buvant de la bière charrient leur lot de nostalgie légitime.

Car loin d'une MTV qui assura son succès planétaire, en marge de ces rares albums à la densité intimidante, ce Nirvana-là dit mieux que tout autre le malaise, la colère et l'échec d'une génération sacrifiée. Mélange enivrant des timbres de Michael Stipe (de R.E.M), Black Francis (des Pixies) et Lemmy (de Motorhead), le chant de Kurt Cobain s'y révèle d'une violence et d'une fragilité jamais atteintes depuis. Et la liberté farouche avec laquelle le groupe assène à un public de stades son flot brut de décibels ne laisse aucune de place à l'artifice, à la fabrication médiatique.

Autant dire qu'au sortir de ces quelque cinq heures de nu intégral, nos oreilles auront du mal à ne pas se faner à l'écoute des innocents Placebo ou des falots Libertines, tristes héros rock d'une époque abusée par ses obsessions sécuritaires. Incorrigible Kurt Cobain, tu nous fileras donc toujours le bourdon.

With The Lights Out, Nirvana, coffret 3 CD + 1 DVD (Geffen/Universal)