«J'envisage mes films comme des documents d'archives qu'on pourrait retrouver dans 50 ou 100 ans [...]. Il m'importe de bien saisir un moment dans le temps, une parcelle d'histoire.» Ainsi parle l'Autrichien Niklaus Geyrhalter, auteur d'un nouveau documentaire sur notre alimentation, après We Feed the World d'Erwin Wagenhofer et (accessoirement) Le Cauchemar de Darwin d'Hubert Sauper. Nouveau? Pas vraiment, puisque tourné en 2004-2005, soit en même temps que ces films de compatriotes qui firent couler pas mal d'encre. Juste différent dans son approche: un regard neutre et dépassionné sur la production agroalimentaire industrialisée d'aujourd'hui.

Esthétique raffinée

Pendant deux ans, Geyrhalter (réalisateur et opérateur) et son complice Wolfgang Widerhofer (monteur et coproducteur) ont sillonné l'Europe des grandes exploitations, non pas pour enquêter, mais simplement pour donner à voir des choses qui restent en général inaccessibles au simple quidam. Tourné en vidéo haute définition et composé de longs plans soigneusement cadrés, sans musique, commentaire ou indications de lieux, le résultat s'impose comme un vrai documentaire de cinéma. Le but? Nous confronter à certaines réalités en évitant de nous manipuler.

En cela, les auteurs se montrent fidèles à une démarche mise au point avec leurs films précédents, Abgeschwemmt (1994, vie et mort sur les rives du Danube), Pripyat (1999, visite à l'épicentre de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl) et Elsewhere (2001, tour du monde au tournant du millénaire). Mais ceci explique sans doute cela: sans acte d'accusation, pas de débat et donc moins d'écho médiatique, le film finissant repêché tardivement dans nos salles les plus indépendantes (Spoutnik à Genève et Zinéma à Lausanne).

Chosification du vivant

Au contraire de nombreuses critiques louangeuses, on s'avouera cependant un peu réticent. A voir se succéder les images de champs, de serres et de hangars immenses, d'arrosage, d'abattage et d'emballage automatisé, ponctuées par des plans d'ouvriers muets à leur pause, un «message» s'impose malgré tout: aussi admirable que soit l'ingéniosité humaine dans le domaine, cette chosification du vivant, surtout de la vie animale, a quelque chose d'inquiétant. De là à deviner l'ombre de la Shoah et son efficacité monstrueuse - ce grand refoulé autrichien - il n'y a qu'un pas. Et le cinéaste d'enfoncer le clou avec son titre dérivé du «Notre père», seul rappel à une dimension supérieure, bien oubliée.

Mais ce constat passé, on finit par se lasser de tant de «neutralité». Certes, Notre pain quotidien fascine et interpelle, mais on se met aussi à douter de cette approche froide qui choisit d'ignorer la parole des travailleurs, des patrons et des consommateurs pour tout ramener à de la belle image. Et si cette dernière ne produisait en fin de compte que de l'indifférence? Bien sûr, un tel film se laisse peut-être plus difficilement digérer qu'une fiction trop clairement «engagée», comme Fast Food Nation de Richard Linklater. Et dans 50-100 ans, on le regardera en effet autrement...

Notre pain quotidien (Unser täglich Brot), documentaire de Niklaus Geyrhalter (Autriche/ Allemagne 2005). 1h32