Il est rare qu'une bonne idée tourne bien. Le livre secret de la rentrée est dans les librairies, tirage énorme: 150000 exemplaires. Le coup éditorial et médiatique avait bien résisté au furetage et aux rumeurs. Jusqu'à mercredi dernier, quand Libération en a publié des extraits et brûlé la politesse au Nouvel Observateur qui en avait l'exclusivité consentie par deux grands éditeurs, Flammarion et Grasset, réunis par deux auteurs, Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. Distribution précipitée (c'était prévu pour la semaine prochaine). Téléphones d'attachés de presse aux journalistes («Vous l'aurez dans votre boîte aux lettres ce soir.») Tout pour provoquer la méfiance. Six mois de correspondance entre deux des écrivains français les plus exposés, les plus contestés. Des agaçants.

Six mois de correspondance

Et le titre: Ennemis publics. Première lettre, 26 janvier 2008, Michel Houellebecq: «Tout, comme on dit, nous sépare - à l'exception d'un point, fondamental: nous sommes l'un comme l'autre des individus assez méprisables», c'est-à-dire méprisés par des imbéciles. Réponse de Bernard-Henri Lévy, le lendemain. Il hésite à partager la pose, il y cède: «Pourquoi tant de haine? D'où vient-elle? Et d'où vient qu'elle ait, dès qu'il s'agit d'écrivains, une tonalité, une virulence si extrêmes?» C'est donc ça, deux types que rien ne rapproche, sinon l'hostilité de critiques misérables, sinon la parenté avec d'autres écrivains brocardés: Sartre, Camus, Cocteau, Baudelaire... Rien que ça, une confrérie où le génie des autres est une assurance pour soi-même.

Le coup éditorial de la rentrée commence mal. On craint, pendant quelques dizaines de pages, d'assister aux pleurnicheries de pauvres écrivains célèbres. Eh bien non! Mauvais début, il faut bien commencer. Et ils bifurquent. Qui? Bernard-Henri Lévy? Il tente de freiner l'autodénigrement de Michel Houellebecq. Ce dernier? Il parle soudain de son enfance et de son père, moniteur de ski. Bernard-Henri Lévy parle du sien, un silencieux avec lequel, on le devine, la relation fut intense. Il se passe, de lettre en lettre, quelque chose qui ne peut se passer ni devant les caméras de télévision, ni devant les micros. Les écailles de ces statues préfabriquées s'écoulent lentement et laissent entrevoir peu à peu des individus antipathiques mais tout à fait attrayants. Et leurs voix alternées, de lettre en lettre, provoquent quelque chose qui n'appartient qu'à la littérature.

L'exhibition n'aura pas lieu, même si les deux écrivains abordent des sujets intimes, leurs relations à la mort, à la religion, le sens de leur propre existence, leur engagement (ou non), leur manière d'écrire (il y a un passage brillant où Michel Houellebecq décrit son écriture comme le pilotage d'un vélo dans la descente d'un col alpin). Pas d'illusion biographique. Deux êtres que tout sépare en effet, sauf la vanité. L'un de pauvre origine, formé de bric et de broc, à l'enfance disloquée par une mère indigne, jeté dans un monde sans finalité, qui dit «ma destinée est vraiment ridicule». L'autre à l'enfance dorée, aimé par une mère aimable, cultivé comme le sont ceux qui appartiennent à l'aristocratie républicaine française, et qui n'imagine pas un instant qu'il pourrait être ridicule. Deux personnages prennent forme sous les yeux du lecteur au point qu'on oublie qu'il s'agit de deux vedettes de l'édition parisienne. Jusqu'aux dernières pages où ils s'adressent des félicitations; il fallait bien terminer.

Ennemis publics, Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, Grasset/Flammarion, 333 p.