SCÈNES

Coup de froid au Grütli

Avec «Moonlight», de Harold Pinter, Pietro Musillo raconte l’agonie d’un homme et son isolement de plus en plus grand. Terriblement glaçant

Harold Pinter et son art du mystère. Cette incroyable capacité à jeter le trouble en avançant masqué, en décalant dialogues et situation et en multipliant les semi-vérités. Dans «Moonlight», pièce tardive de 1993 qui raconte les derniers instants d’un mari et père autoritaire, le dramaturge anglais excelle particulièrement dans ce jeu de cache-cache théâtral. Andy, quinquagénaire bourru, est bien en train de mourir, mais tout sonne faux autour de lui. Tout semble figé et enrayé. Manière peut-être de signaler le vide affectif de sa vie… Entre persiennes filtrant la lumière et plateaux perchés comme des îlots, Pietro Musillo raconte bien la solitude de ce naufragé.

Pinter, auteur polaire

Coup de froid au Grütli. Ou plutôt coups de froid, au pluriel. Car mardi soir, bise genevoise oblige, la salle était glaciale pour de bon tandis que sur la scène, les personnages congelaient l’audience de manière symbolique. Joli paradoxe pour Pietro Musillo qui, en 2014, a monté «Hot House» du même auteur. Chaud-froid, c’est exactement ce que produit l’écriture de Pinter, mélange entre conversations anodines qui attendrissent et coups de semonce qui pétrifient. Le Prix Nobel de littérature n’est pas un auteur du réconfort. La relation qui unit Andy à l’agonie (Pierre Banderet) et Bel, son épouse (Pascale Vachoux) est tissée de tensions. Ils parlent de leur amour au passé et Bel ne cesse de rappeler au mourant qu’il va claquer. C’est direct, musclé. En parallèle, les deux fils à la vingtaine égarée (Laurent Annoni et Chris Baltus) passent leur temps à jouer des rôles d’entrepreneurs pour compenser leur inactivité. La raison de leur prostration? Un père, fonctionnaire exemplaire, mais odieux et vulgaire à la maison. Joyeux. Et, comme si cela ne suffisait pas, Bridget, leur fille adolescente (Laurie Comtesse), ressemble à un fantôme qui, chaque pleine lune, revient hanter le foyer avec ses récits hallucinés.

Mourir, c’est s’isoler

Certes, Maria l’amante universelle qui a mis Bel et Andy dans son lit (Nathalie Cuenet) et Ralph, son époux, arbitre de foot (Pascal Berney), pourraient amener de la chaleur, mais Pietro Musillo traite aussi ces personnages comme des figures de cire, des apparitions détachées de la réalité. La scène du lit, par exemple. Le couple d’amis se pose sur les draps, face au public, sourire figé en pleine lumière, tandis qu’Andy, derrière et dans l’ombre, les regarde tour à tour, de plus en plus affolé. Pour Pinter, mourir c’est sans doute ça: quitter la famille et la familiarité, entrer dans un monde d’étrangeté. Pietro Musillo rend parfaitement cet effroi. Le résultat est terriblement glaçant.

Moonlight, jusqu’au 16 oct., Théâtre du Grütli, Genève, 022 888 44 88, www.grutli.ch

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