Photographie

«Tout à coup, ces mecs existaient vraiment»

François Wavre publie un très beau livre sur la Première Guerre mondiale, recueil de photographies d’époque et de correspondances

Des photographies qui disent l’attente au quotidien plutôt que le feu des batailles. Des mots qui racontent l’horreur autant que l’amour. Quelques objets récoltés autour du front. Dans Adieu vieille Europe, François Wavre célèbre le centenaire de l’armistice de 1918 du côté de la petite histoire. Depuis plusieurs années, le photographe lausannois collectionne images, documents et matériel se rapportant à la Première Guerre mondiale. Avec le graphiste Chris Gautschi, il en rassemble aujourd’hui quelques fragments dans un livre extrêmement touchant.

Les photographies, tirages abîmés, cartes postales ou plaques de verre stéréoscopiques, montrent les soldats sur le front ou en permission. La plupart posent fièrement en uniforme, il s’agit de faire bonne figure et de rassurer les proches qui attendent des nouvelles. Quelques-uns se détendent en attendant le pire. Le pire, c’est surtout dans les missives qu’on le perçoit. Lorsqu’un soldat évoque la «boucherie» ou qu’un autre raconte les derniers instants d’un camarade. Mais l’émotion tient aussi à ces messages d’une banalité extrême, une épouse qui envoie un colis et des baisers à son mari, un fils qui demande des nouvelles de ceux restés au village. François Wavre a ajouté les photographies sur fond noir de quelques missives et objets ayant appartenu aux conscrits. Entretien.

Le Temps:  Comment en êtes-vous arrivé à ce projet?

François Wavre: Je me trouvais à une brocante à Morges. J’aurais adoré acheter un de ces meubles industriels en aluminium, mais je n’avais que dix balles en poche; je me suis offert trois cartes postales! Elles montraient des soldats suisses en cours de répétition, dans les années 1910 ou 1920. Je les ai retournées en rentrant chez moi: un type racontait sa journée à sa sœur. J’ai été frappé car je n’avais jamais lu cela. Tout à coup, tous ces mecs existaient vraiment et ils auraient pu être moi. J’ai toujours été fasciné par la guerre, j’ai lu de nombreux ouvrages historiques, mais je ne connaissais pas ces témoignages. J’ai décidé d’en chercher d’autres, liés à des soldats qui s’étaient vraiment battus.

Où les avez-vous trouvés?

Dans les brocantes, en France beaucoup, et puis sur des sites internet comme eBay. J’ai acheté des photographies au départ, des lots amateurs en espérant trouver quelques pépites, puis des correspondances, des carnets intimes, des dessins…

Qu’avez-vous découvert?

Une autre histoire, bouleversante. Ces gens qui mettent des années à construire une vie, qui labourent leurs champs encore et encore et dont l’avenir est saccagé d’un seul coup. Ces drames immenses. Ce sont des histoires qu’on lit habituellement dans les romans ou qu’on voit dans les films, mais là, c’est encore plus fort parce que c’est bien réel. On a sous les yeux la photographie abîmée, les fautes d’orthographe, la graphie d’une femme… Cela prend corps. Ce livre est un hommage, une statue élevée à ce que ces gens ont vécu. Durant plus de quatre ans, ils ont eu un fils, un frère, un ami ou un cousin qui était loin, ils sont restés dans l’incertitude. Et puis ce fut l’Armistice, mais les soldats ne sont pas rentrés chez eux le 11 novembre, cela a pris des mois. Il fallait déminer, certains sont morts de la grippe espagnole…

Pourquoi avoir ajouté des photographies d’objets?

Cette enveloppe destinée à un soldat sur le front et marquée «Retour à l’envoyeur» raconte violemment la mort du soldat. Cet éclat d’obus trouvé avec une correspondance a-t-il été envoyé avec une lettre ou conservé dans une poche par le soldat? Et puis ce petit morceau de papier insignifiant sur lequel est noté «Ordre d’attaque»; au bout de cela, il y a des tas de morts et peut-être 300 mètres de gagnés! Tout cela donne de la matérialité à l’histoire.

François Wavre et Chris Gautschi, «Adieu vieille Europe», 220 pages, Editions Chris Gautschi.

Lecture le jeudi 29 novembre à 18h à la Librairie de l’île à Genève.


Extraits

«Mon cher mari,

Je t’envoie deux mots pour te dire que je t’envoie un colis composé de gruaire 1/2 livre de chocolat des rillettes et une bougie pour finir le poids du colis. Si tu veux que je t’envoie une bouteille tu me le diras aussi bien comme de l’argent. On nous a dit ce matin que à partir du 10 on aurait plus de lettres venant de sur le front vu qu’il se prépare une bataille on ne les aura qu’après la bataille finie. C’est encore bien inquiétant ce coup-là, je voudrais bien que ce serait finit. Je ne t’en mets pas davantage, je dors. Nous sommes toute deux en bonne santé, je désire que tu sois de même.

Ta femme qui t’embrasse de tout son cœur

Augustine Guibert»


«Bien chers amis

Je suis heureux d’avoir votre nouvelle adresse pour pouvoir vous envoyer ma photo que j’ai faite dernièrement. Je suis toujours en bonne santé et je souhaite qu’il en soit de même de vous tous. Comment va Maurice? Henri Bardon, Alex, Helena, Hélène, Maman et Papa Bihet. Je n’ai pas oublié vos noms malgré bientôt 5 ans d’absence.

Bons baisers à tous

Lambert»


«Mes Chers Parents,

Je vous donne de mes nouvelles par l’intermédiaire d’un de mes camarades. Je vais un peu mieux mais naturellement je souffre un peu, aujourd’hui je ne puis vous écrire moi-même mais j’espère dans quelques jours le pouvoir. J’ai bien reçu votre lettre du 25, je suis sage et ne remue pas.

Je ne vois plus grand-chose à vous dire que de vous embrasser tous tendrement.

Votre fils qui vous aime.

Pierre


Madame,

Suivant la dictée de votre fils Pierre, je vous avais adressé cette dernière mais malheureusement sa dernière hémorragie nous l’a enlevé. J’avais écrit cette lettre 1/4 d’heure avant son hémorragie.

Mes sincères condoléances.

Gampagnon»


«Ma Bien Chère Mazy

[…]

Hier j’ai fait ficher le camps à 2 boches, suis sorti dans la soirée, me suis attardé sur les lignes, suis rentré, faisait presque nuit, à tel point que je ne pouvais pas lire mon altimètre. A l’aterrissage je ne rigolais pas du tout enfin tout s’est bien passé. Comme spectacle c’était épatant dans la demi obscurité sur les lignes, je voyais très (bien) la lueur que faisaient les coups de canon, ainsi que les éclatements, il y avait aussi plusieurs incendies!

Reçois mes plus affectueux baisers

Ton frère Léon.

Aujourd’hui il ne fait que pleuvoir, quel pays.»

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