Théâtre

Coup de soleil sur deux auteurs coriaces

Tahar Ben Jelloun imagine une rencontre entre Beckett et Genet autour de Giacometti. Cordial

Samuel Beckett et Jean Genet réchauffés par le soleil de Tanger, Genet-Beckett adoucis par le thé de l’amitié. C’est dans cette idée d’introspection chaleureuse que le romancier Tahar Ben Jelloun a imaginé la rencontre qui ne s’est jamais déroulée entre ces deux figures majeures et plutôt coriaces de la littérature du vingtième siècle. La raison de leur présence dans le café Hafa telle qu’on la déguste au Théâtre du Crève-Cœur dans une mise en scène de Michel Favre? L’attente du fantôme de Giacometti, artiste avec lequel les deux écrivains ont travaillé. En attendant Alberto… ou l’évocation de deux grands destins l’air de rien.

Est-ce une coquetterie? Ou une réelle intolérance? Aussi bien Beckett que Genet détestaient parler de leurs livres. Surtout des plus connus qui ont fait et font toujours les beaux jours de la critique universitaire. Excédé par le rayonnement d’En attendant Godot, Beckett lâche qu’il l’a écrit pour passer le temps et s’amuser avec son épouse. Il refuse les lectures solennelles, et la notion de théâtre de l’absurde l’exaspère. A Genet, Beckett dit aussi pourquoi il n’est pas allé chercher son Prix Nobel en 1969 et parle de sa mère et de son pays, dont il s’est distancié. Il vide son sac, au propre et au figuré, et cette transparence détendue rompt avec le côté énigmatique qu’on lui prête volontiers. Sa cordialité est sans doute renforcée par la personnalité du comédien Pascal Berney, plus rond et extraverti que son personnage.

Idem pour Genet, interprété par José Ponce. L’écrivain voyou qui ne s’identifiait qu’avec les maltraités en vertu de son statut d’enfant trouvé apparaît ici plus apaisé que dans la réalité. «Mes livres m’encombrent», observe-t-il avant d’ajouter: «Je vomis la France, la fille aînée de l’Eglise.» Mais la détestation opère en douceur, comme si Tahar Ben Jelloun souhaitait gommer les excès de l’écrivain homosexuel qu’il a connu et admiré. «Il faut qu’on rende au théâtre sa gravité», dit Genet. Ce spectacle privilégie lui l’échange et la convivialité.

Beckett et Genet, un thé à Tanger, Théâtre du Crève-Cœur, Genève, jusqu’au 24 fév., 022 768 86 00, www.theatreducrevecoeur.ch

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