Jadis, le livre devait être découpé pour être lu. Ses pages repliées avant reliure appelaient le coupe-papier. Il fallait les couper net pour qu’elles se révèlent enfin au lecteur. Le nombre de bords à découper dépendait du nombre de plis de la feuille initiale: pliée deux fois, elle adoptait le format in-quarto, cahier de huit pages imprimées recto verso; pliée quatre fois, la feuille devenait un in-octavo de seize pages et ainsi de suite.

Pour pouvoir lire ces volumes-là, il y avait deux écoles. Soit on découpait sagement l’ensemble du livre, feuillet après feuillet, avant de l’entamer; soit on se jetait dans la lecture, et on coupait à la va-comme-je-te-pousse. J’avoue que, insoucieuse de la rareté à venir de tels livres autant que de leur valeur, j’ai souvent adopté cette technique périlleuse. J’ouvrais le livre sans plus attendre et découpais ses pages au fur et à mesure. J’avançais plongée dans l’intrigue, une machette à la main pour pouvoir à tout instant tailler dans les pages et relancer le flux du récit vers mon imaginaire.

Souvent l’agacement de devoir m’interrompre faisait dévier mon couteau. Combien de pages ai-je à moitié déchirées pour pouvoir plus vite en déchiffrer les mots? J’ai un peu honte quand j’y pense. D’autant qu’aujourd’hui, seuls quelques livres précieux, aussi amoureusement qu’artisanalement produits, offrent encore leurs pages à couper.

Avec les progrès de l’imprimerie, les gestes rituels de la lecture n’ont pas complètement disparu. Il faut toujours tourner les pages. Un petit geste machinal, mais qui doit être exécuté sans faute, sous peine de sauter du texte en tournant deux feuillets d’un coup; sous peine de se couper, si la peau du doigt glisse trop vite sur le tranchant de la feuille; si on s’y prend trop rapidement, on peut aussi l’écorner.

Un vertige me saisit quand je pense à la façon dont je lis certains livres aujourd’hui. Sur l’écran de ma tablette, le geste devient minimal. Une petite caresse du doigt, et la page fait mine de tourner. L’ivresse du vide se renforce encore lorsque je passe en mode «faire défiler».

La page disparaît alors tout à fait. Elle devient une longue et unique «feuille», un folio sans fin qui se déroule sans interruption. Il n’est plus question de découper ni de tourner quoi que ce soit. Le doigt remonte légèrement et de nouvelles lignes apparaissent. Palimpseste parfait, l’écran de ma tablette n’a plus d’aspérités. Il ne tranche plus et n’est plus à trancher. C’est un objet unique et doux qui accueille l’un après l’autre tous les livres, oublieux de ce qui, un jour, une heure, un instant, s’y inscrivit. Plus besoin de coupe-papier. Seule la batterie se permet, de temps à autre, de couper le jus.

Mais où ai-je donc mis ce satané chargeur?