société

Ces couples âgés qui ont choisi de «quitter la vie» ensemble

Trois mille personnes de 65 ans et plus choisissent de quitter volontairement la vie en moyenne par an en France. Parmi elles, des couples. Des doubles suicides qui racontent des vies pleines, et un amour au-delà de la mort

Ils sont déjà une légende, Bernard et Georgette, les vieux amants du Lutetia, morts l’un et l’autre de ne pas imaginer la vie l’un sans l’autre. L’image romantique et stoïcienne d’un suicide programmé ensemble, à 86 ans tous les deux, dans la chambre luxueuse d’un palace Art déco.

Le lundi qui a suivi leur mort au Lutetia, vendredi 22 novembre, des amis ont reçu une lettre de Bernard Cazes. Celle adressée à Jean-Michel Kantor, collaborateur de La Quinzaine littéraire, se terminait par « Adieu, ami ». Celle à Dominique David, de l’Institut français de relations internationales (IFRI), était écrite d’une main ferme. Il indiquait que sa femme devenait aveugle et qu’il ne concevait pas sa vie sans elle. « Vous imaginez que nous allons faire tout ce que nous pouvons pour mettre fin à nos jours. Ce n’est pas sans déchirement que je vous dis adieu », concluait-il.

Le jeudi, Bernard et Georgette Cazes ont quitté leur pavillon tranquille d’Issy-les-Moulineaux. Ils ont pris une chambre au Lutetia, l’hôtel où Georgette avait retrouvé son père en 1945 après cinq années de captivité en Allemagne. La boucle était bouclée. Ils se sont allongés côte à côte et ont été retrouvés le lendemain, main dans la main, la tête recouverte d’un sac-poubelle.

« Georgette a arrêté ses activités une par une »

Depuis quelque temps, Bernard mettait ses affaires en ordre. Il envoyait à ses amis de vieux articles de lui, se débarrassait de ses papiers, appelait pour demander l’adresse d’untel qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Renouait des liens qu’il savait devoir rompre. Ancien haut fonctionnaire du Commissariat général au Plan, l’économiste et philosophe s’est toujours intéressé à la prospective et au futur, jusqu’à tout prévoir du sien. Thierry de Montbrial, le directeur de l’IFRI, se souvient de cet « intellectuel d’action au sourire rayonnant ». Ses collègues des revues se rappellent sa discrétion, de sa passion pour le Times Literary Supplement, de cet humour détaché et caustique qui le faisait sourire des tropismes trotskistes de Maurice Nadeau à La Quinzaine.

Georgette, une jolie vieille dame très distinguée, ancienne professeure de lettres classiques, frappait par son élégance. Elle lisait sans cesse, utilisant des caractères de plus en plus gros à mesure que sa vue baissait. Comme Bernard, elle tenait à garder la main sur elle-même: elle avait cessé son métier un an avant la limite d’âge. « Elle a arrêté ses activités une par une, quand elle a considéré que l’heure était venue, une heure dont elle était la seule juge », nous écrit son fils Jérôme.

Georgette a laissé deux courtes lettres adressées au procureur de la République. L’une, rédigée à la main, explique qu’elle a « décidé de mettre fin à jours ». L’autre, dactylographiée, incrimine « le non-respect par l’Etat français de la liberté du citoyen », quand celui-ci veut « sereinement quitter la vie ». Elle dépose une plainte contre l’Etat.

Pure coïncidence, trois jours après la découverte des corps des amants du Lutetia, un autre couple d’octogénaires a été retrouvé mort à Paris, à la suite d’un suicide. Agés de 84 et 81 ans, les deux retraités se sont donné la mort ensemble, vraisemblablement en avalant des médicaments, dans leur appartement situé dans un immeuble du quartier des Invalides. Non loin d’eux, deux lettres : l’une expliquant leur geste, l’autre destinée « aux personnes à prévenir ».

Un acte pas exclusif aux milieux aisés ou intellectuels

Que représentent ces deux doubles suicides au sein des 3 000 cas recensés chaque année de personnes de 65 ans et plus passant à l’acte de l’autodisparition ? Une poussière sans doute sur le plan statistique. Beaucoup, en revanche, sur le plan symbolique. Partir ensemble, main dans la main, peut en dire autant sur le phénomène de dépression chez les personnes âgées que sur la question du droit à pouvoir mourir dans la dignité. Prémédité depuis de nombreuses années, comme pour le cas de Bernard et Georgette Cazes, l’acte n’est pas exclusif, par ailleurs, aux milieux aisés ou intellectuels.

En juillet 2007, à Saint-Rambert-en-Bugey (Ain), un couple s’était échappé d’une maison de retraite pour se jeter sous les roues d’un train. Lui avait 81 ans et avait commencé à travailler comme typographe, à l’âge de 12 ans. Elle en avait 83 et avait entamé une carrière d’employée de bureau avant d’acheter un bar avec son mari, puis un hôtel-restaurant. Ils n’avaient pas eu d’enfants et s’aimaient d’un amour brûlant. La perspective que l’un puisse disparaître avant l’autre fût-elle pour autant l’unique motif de leur décision ?

Faire le tri dans les raisons qui poussent au suicide n’est pas un exercice moins délicat quand celui-ci s’avère double. En septembre 2010, à Neuville-Saint-Vaast (Pas-de-Calais), un couple de retraités était retrouvé mort dans sa voiture, avec sa fille handicapée de 37 ans. Des « problèmes d’argent et de logement » avaient alors été mis en avant. Fixé entre l’habitacle et le pot d’échappement, un tuyau avait servi de mode opératoire. Aucun des passagers n’en avait réchappé.

« Nous avons fait notre temps »

Car tel est le risque de ce genre d’exercice : rater « en partie » son coup. En juillet dernier, un homme de 80 ans et sa femme de 84 ans ont précipité leur voiture dans le canal de l’Ourcq, à Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). La femme en décéda. L’homme fut « sauvé ». Sauvée, Claire Quilliot, l’épouse de Roger Quilliot, l’ancien maire de Clermont-Ferrand, le fut également. Un soir de juillet 1998, le couple s’était couché en absorbant des cachets, non sans avoir envoyé des lettres à leurs enfants ainsi qu’un manuscrit que l’ex-ministre du logement, âgé de 73 ans, terminait ainsi : « Nous avons fait notre temps. Je n’ai pas un tempérament de spectateur. »

Réanimée par les sauveteurs, Claire Quilliot avait fait une nouvelle tentative de suicide cinq ans plus tard qui avait échoué. Puis une autre en 2005 – réussie cette fois – en se noyant dans un lac, à 79 ans. Elle militait au sein de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) et n’acceptait pas l’idée de vivre privée de l’« amour fou » de son mari.

Ce même amour inaltérable, revendiqué par le philosophe André Gorz et son épouse Dorine lorsque ceux-ci mirent fin à leur jour à 84 et 83 ans, en septembre 2007 dans leur maison de Vosnon (Aube). Avant de disparaître, l’essayiste avait dédié un livre à sa femme (Lettre à D. Histoire d’un amour, éd. Galilée) qu’il concluait de manière prémonitoire : « Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. »

Bernard et Georgette Cazes ne se sont sans doute pas répété autre chose avant de descendre au Lutetia. Eux aussi avaient toujours indiqué qu’ils choisiraient le moment de leur mort. « Mais sans dire la date », confie leur fils Jérôme.

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