Ça défouraille à Hollywood! Spike Lee (Do the Right Thing, Malcolm X), héraut autoproclamé de la cause noire américaine au cinéma, a dégainé avant Noël. Lui qui en 1997 reprochait déjà à Quentin Tarantino d’abuser du «N… word» (le mot «nigger») dans Jackie Brown, a ressorti les armes. Il n’ira pas voir Django Unchained, film qu’il juge «irrespectueux» de ses ancêtres, et condamne: «L’esclavage américain n’est pas un western spaghetti de Sergio Leone. C’était un holocauste.»

Cinéphile compulsif, Quentin Tarantino n’a jamais fait dans la dentelle. Il a réinventé avec un égal génie les films noir (Pulp Fiction), de blaxploitation (Jackie Brown), de sabre (Kill Bill), insufflant à ses relectures délirantes l’énergie des séries B visionnées dans les vidéoclubs où il a fait son éducation artistique.

Avec Inglourious Basterds, les choses deviennent plus délicates. L’iconoclaste aborde un sujet sérieux, la Deuxième Guerre, en ne prenant pas pour modèle Le Chagrin et la Pitié, mais plutôt Les Douze Salopards et La Grande Vadrouille. Il reconduit cette ambiguïté avec Django Unchained, qui aborde la question de l’esclavage aux Etats-Unis avec l’humour et la violence féroces du western spaghetti – Django de Sergio Corbucci est sa source d’inspiration. Il déclare avoir voulu jeter une pierre dans la vitrine sous laquelle on conserve l’Histoire.

En 1858, par une nuit noire au fond du Texas, deux négriers et cinq hommes enchaînés croisent la route du Dr. King Schultz (Christoph Waltz). Ce dentiste ambulant cherche un esclave nommé Django. Comme les deux marchands refusent de le lui vendre, le baratineur de premier ordre révèle qu’il est aussi un pistolero virtuose.

Le dentiste a cessé d’exercer; il est devenu chasseur de primes. Il a besoin de Django (Jamie Foxx) pour retrouver trois frères dont la tête est mise à prix. L’esclave affranchi devient une fine gâchette et prête main-forte à son libérateur. Django a un but: retrouver sa femme Broomhilda (Kerry Washington), propriété du richissime Calvin Candie (Leonardo DiCaprio). Schultz et Django s’attirent les grâces de ce dangereux sybarite. Invités au Candyland, ils se préparent à jouer une partie dangereuse.

Quentin Tarantino a assimilé toutes les figures, tous les trucs et les tics du western spaghetti. Il les restitue dans son univers fébrile et bavard avec un vernis d’ironie, de postmodernité irrésistible.

Le cinéaste a ressorti ses vinyles des 60’s et des 70’s pour composer la bande-son. On attaque direct avec le thème du Django initial, twang guitar canaille et chœurs féminins pâmés. Suivent un titre original d’Ennio Morricone, Freedom de Richie Havens, hymne woodstockien par excellence, une pincée de remix rap.

Tarantino ne néglige aucun des gags qui faisaient le sel des films de Sergio Leone: la molaire montée sur ressort qui dodeline sur la roulotte de Schultz ou le derringer planqué dans la manche. Il en invente d’autres, comme le pistolero qui s’entraîne sur un bonhomme de neige. Il suscite le rire avec trois fois rien, juste le «slurp» que produit Calvin Candie avec la paille de son cocktail au moment où on articule un chiffre en dollars qui retient son attention. Sa rhétorique cinématographique s’exacerbe en dialogues absurdes, émaillés d’éléments surréalistes et de chocs culturels – l’esclave germanophone, la légende de Brunehilde sous le ciel de l’Ouest… Il trousse des flashback à contretemps, rehaussés de flambées délirantes, comme ce cours de phrénologie raciste assené entre la poire et le fromage, avec crâne scié à l’appui.

Le critique du New York Times parle d’un «film troublant et important sur l’esclavage et le racisme». Le Financial Times rétorque que Django Unchained «utilise l’esclavage de le même façon qu’un film pornographique utilise la convention de l’infirmière: un prétexte pour ce qui est censé nous distraire vraiment: la violence». Il est indéniable que la violence embrase sporadiquement Django Unchained. Mais elle est extrêmement graphique et dûment codifiée. La grande tuerie de la fin du second acte, quand Django déchaîné repeint en rouge les murs de Candyland, puise clairement son inspiration dans La Horde sauvage. Un coup de revolver gratuit, suicidaire («Je n’ai pas pu m’en empêcher», sourit son auteur) met le feu aux poudres. Si Sam Peckinpah choquait en montrant le sang giclant des blessures, il s’avère extrêmement réservé par rapport à Tarantino, qui fait jaillir d’inépuisables geysers de fluides écarlates.

En revanche, la violence exercée contre les esclaves, flagellations, fuyard déchiqueté par les molosses, femme enfermée dans un cachot souterrain aveugle, n’est jamais altérée par le début d’un soupçon d’ironie. Déconneur et moraliste, Tarantino multiplie les ambiguïtés mais reste toujours digne.

La vengeance, ce thème consubstantiel au western, est l’apanage exclusif de l’homme blanc. Celle de Django, la victime qui retourne d’explosive manière la violence des bourreaux, met mal à l’aise certains spectateurs. Le Financial Times estime qu’aucun film américain n’a jamais montré de Blancs exerçant une vengeance raciale à la façon de Django. Il oublie ce que John Wayne ou Rambo ont fait subir aux faces de citron…

Brandissant fusils et flambeaux, la meute des honnêtes Blancs chevauche dans la nuit pour une expédition punitive. Les vengeurs dissimulent leurs visages sous des sacs percés de deux trous. Ils râlent, ils ne voient rien. Les cagoules sont mal fichues. Quel est le nul qui les a cousues? Cette scène hilarante relève d’un nonsense digne des Monty Python. Au-delà du rire, elle prête à réfléchir: le Ku Klux Klan n’a pas les yeux en face des trous, le racisme et la haine sont des formes de cécité. L’humour de Quentin Tarantino est autrement efficace qu’un pensum édifiant comme Miracle à Santa-Anna, de Spike Lee.

VVV Django Unchained, de Quentin Tarantino (Etats-Unis, 2012), avec Jamie Foxx, Christoph Waltz, Leonardo DiCaprio, Kerry Washington, Samuel L. Jackson. 2h45.

Quentin Tarantino a assimilé toutes les figures, tous les trucs, les tics et les gags du western spaghetti