Ce matin-là, alors que les rives du Léman sont encore enrobées d’une douceur estivale, la température est à Ernen plutôt fraîche. Le village haut-valaisan, perché à 1200 mètres d’altitude, dans le district de Conches, semble encore endormi. Devant l’historique Tellenhaus, «maison de Guillaume Tell» datant du XVIe siècle et célèbre pour sa fresque du héros à l’arbalète considérée comme la plus ancienne de Suisse, quelques villageois discutent tranquillement. Robes épaisses et élégants tabliers pour les femmes, vestons noirs rugueux un peu trop larges et chemises blanches pour les hommes. Ils semblent apprêtés pour la messe, même si on est vendredi.

En approchant, on se sent soudain comme le personnage de Michel Voïta dans Jenatsch, de Daniel Schmid, projeté au détour d’une ruelle dans un village grison du XVIIe siècle. Plus tard dans la journée, de nombreux promeneurs se poseront la même question. Mais que font ces gens habillés comme des paysans d’un autre siècle? La réponse est simple: ils participent au tournage de Foudre, premier long métrage de la Genevoise Carmen Jaquier. Et ce jour-là, la séquence qui doit être mise en boîte avant la nuit se déroule à l’extérieur d’une chapelle située un peu plus haut, dans une verte forêt de la vallée de Binn.

Bonne ambiance et cohésion

A notre tour de pénétrer dans la Tellenhaus, où s’affairent plusieurs costumières. Des figurants arrivent les uns les après autres et s’emparent de leurs habits, essayés deux semaines auparavant puis soigneusement lavés et qu’ils sont dorénavant les seuls à pouvoir toucher, Covid-19 oblige. De même, dès que la distance sociale ne peut pas être respectée, le masque est obligatoire. Nous voici bientôt «déguisé» nous aussi en villageois ayant sorti ses habits du dimanche. Quitte à assister à un tournage, autant le vivre de l’intérieur en tant que figurant plutôt qu’en observateur jamais là où il faut.

«Vous êtes un figurant de la région?» Dans la petite salle qui sert autant de bureau que de cafétéria, la jeune Diana Gervalla, qui incarne une des sœurs cadettes d’Elisabeth, le personnage central du film, entame d’emblée la conversation. «Non, je suis un journaliste en reportage», lui répond-on. Noah Watzlavick, qui joue Pierrot, un des trois garçons troublés par Elisabeth, se montre curieux. On lui retourne vite ses questions. Etudiant en design à l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), il vit sa première expérience de comédien.

Intéressé par le cinéma, guère étonnant lorsqu’on apprendra qu’il est le fils du cinéaste Romed Wyder, il a tout simplement répondu à une annonce puis passé un casting, pour voir. «Afin d’avoir plus de cohésion avec les autres personnages masculins, on vit à trois dans un appartement. C’est très sympa», explique-t-il. «Sympa» et «cohésion», ces mots reviendront souvent. Si un tournage n’est jamais un long fleuve tranquille, celui de Foudre semble se dérouler d’une manière extrêmement organique, avec des équipes artistiques et techniques soudées, portées par l’enthousiasme d’une réalisatrice qui sait exactement ce qu’elle veut.

Filmer, c’est tricher

Une vingtaine de figurants ont enfilé leurs costumes, prêts à s’engouffrer dans les voitures qui vont les emmener vers l’église servant de décor du jour. La séquence qui va être tournée est cruciale. Il s’agit de la rencontre entre Elisabeth, Pierrot, Joseph et Emile, qui durant la messe vont s’échanger des regards troublés. L’histoire se déroule durant l’été 1900. Alors qu’elle s’apprêtait à prononcer ses vœux, après plusieurs années passées au couvent, Elisabeth se voit obligée de rentrer dans son village natal, suite au décès de sa sœur aînée. Elle doit aider ses parents et s’occuper de ses deux cadettes. Là-haut sur la montagne, elle va tenter de retrouver l’innocence de son enfance aux côtés des trois garçons, devenus de solides jeunes hommes. Alors qu’elle se croyait guidée par la foi, voici qu’elle va être animée d’une autre forme de désir.

Un autre reportage sur un tournage: Pauline Schneider, premiers pas au cinéma

Après avoir été accueillis et briefés par Natalia Ducrey, deuxième assistante réalisation, les figurants sont maintenant massés sur le perron de la chapelle et aux alentours. L’intérieur de la petite église est quasiment vide. La caméra étant placée à l’extérieur, il faut donner l’impression qu’elle est remplie, que les gens ne peuvent plus rentrer. Le cinéma, c’est aussi l’art de la tricherie. On se retrouve entre Noah Watzlawick, Benjamin Python (Emile) et Mermoz Melchior (Joseph). Lilith Grasmug (Elisabeth) se tient un peu plus loin, en bas des marches, entourée de François Revaclier et Sabine Timoteo, qui jouent ses parents.

Caroline Ronzon, première assistante réalisation, semble jouer au Tetris, déplaçant de quelques centimètres les figurants et comédiens. Des places sont échangées, des chapeaux enlevés et portés à la main, afin que l’ensemble soit homogène. «Quoi qu’il se passe, ne regardez jamais la caméra, c’est comme si elle n’existait pas.» La règle est répétée une fois de plus. Plusieurs figurants viennent de la région et n’ont jamais mis les pieds sur un plateau de cinéma. Vivien habite à Sion, Pierre est venu d’Ayens. Ils sont impressionnés par la minutie de la mise en place et l’atmosphère relativement calme qui règne malgré une pression bien palpable. Même si Carmen Jaquier bénéficie de huit semaines de tournage, chaque minute compte.

Messe en latin

«Foudre, séquence 32, première. Moteur, ça tourne… action!» A l’intérieur de la chapelle, Marco Calamandrei entonne une messe en latin. Le comédien lausannois s’est glissé dans la soutane d’un prêtre. L’assistance est suspendue à ses lèvres. Car il s’agit de répondre à ses incantations: «Memento», à prononcer «meeee-men-toooo» – les raccords son seront faits en fin de journée. «Coupez!» Les prises se succèdent. A chaque fois, quelques menus ajustements sont faits. La caméra est ensuite déplacée. Il s’agit maintenant de capter les regards que s’échangent furtivement Elisabeth et les garçons. Carmen Jaquier affine le jeu des acteurs, leur demande de faire passer d’autres émotions.

Marco Calamandrei va passer un total de sept jours – non consécutifs – sur le tournage, nous expliquera-t-il lors de la pause-café. Il va notamment tourner des scènes d’exorcisme et d’accouchement. «Apprendre une messe en latin? Oui, c’est compliqué», rigole-t-il. Mais il parle italien, et c’est un atout. «Silence demandé!» Il nous faut déjà reprendre notre place. Le planning est tenu. Les figurants et comédiens sont libérés les uns après les autres. Retour à Ernen, dont la place centrale accueille la cantine. L’occasion, autour d’une assiette de lasagnes végétariennes, de converser avec Carmen Jaquier et sa productrice Flavia Zanon, de la société genevois Close Up Films.

La réalisatrice est soulagée. La séquence, qui est à la base de l’histoire d’amour et d’amitié qui constitue l’arc narratif central de Foudre, correspond parfaitement à ce qu’elle avait imaginé dans un scénario qui a beaucoup évolué depuis sa première version, écrite en 2011. «Une des inspirations premières vient d’un fait divers que j’avais découvert dans un journal. Il s’agissait d’une nouvelle très brève: «une jeune fille de 14 ans et un jeune homme de 16 ans se sont immolés par le feu dans une banlieue de Berlin». Je me suis demandé ce qui pouvait pousser deux jeunes à en arriver là. La première histoire que j’ai écrite se déroulait dans les années 2000. J’avais envie de parler d’un amour impossible à la Roméo et Juliette

Bonne étoile

Le récit a finalement évolué, tout comme son issue tragique. C’est finalement suite à la découverte de cahiers appartenant à sa grand-mère, et dans lesquels elle racontait son enfance dans le Valais du début du XXe siècle, que Carmen Jaquier a décidé de réaliser un film d’époque. Avec sa cheffe opératrice Marine Atlan, elle a passé beaucoup de temps à penser la matière esthétique du film, à parler de peinture et de photographie, de cinéma et de littérature, afin de construire l’atmosphère d’un long métrage qui, au-delà de sa tension dramatique, devrait être visuellement très fort. «Marine m’a notamment suggéré L’Evangile selon saint Matthieu, de Pasolini, qui m’a obsédé au point de devenir une référence centrale.»

Cette aventure ambitieuse n’a miraculeusement pas trop souffert de la pandémie de Covid-19. «On a l’avantage d’être dans une vallée reculée, avec une équipe vivant quasiment en autonomie», explique Flavia Zanon. La productrice se souvient de sa première rencontre avec Carmen Jaquier, lorsque celle-ci, après un bachelor en réalisation, achevait son master en écriture à la HEAD (Haute Ecole d’art et de design de Genève) et à l’ECAL. «J’ai immédiatement eu envie de travailler avec elle. Elle a une identité très forte, elle a vraiment des choses à raconter, comme on peut le voir dans ses courts métrages.»

Trois heures plus tard, nous revoici sur le plateau afin de tourner la sortie d’église. On se retrouve alors à devoir descendre solennellement quelques marches tout en adressant un signe de tête à Sabine Timoteo. Devoir interagir avec l’actrice bernoise, qui a remporté deux fois le Quartz de la meilleure interprétation, procure un indicible frisson. Et nous conforte dans cette idée que, décidément, Foudre semble être guidé par une bonne étoile. Benjamin Python ne dira pas le contraire. Malgré des journées parfois longues et un inévitable épuisement émotionnel, il n’en revient pas des «super belles rencontres» qu’il a pu faire.

Le cinéma est une aventure collective, de sa fabrication à sa consommation. Mais pour l’heure, Carmen Jaquier a retrouvé la solitude de la salle de montage. Le film devrait être achevé début mai. Il sera alors temps pour Flavia Zanon de lui trouver la meilleure des premières. Dans un grand festival? A suivre, comme on dit.