Le théâtre de rue n’est pas gentil. Non, dans le théâtre de rue tel qu’on l’a vu mardi au festival La Plage des Six Pompes à La Chaux-de-Fonds, des braconniers mâchent du verre avant de s’agrafer le visage, un clown clodo fait les poubelles et distribue son butin aux spectateurs, un Père Noël anarchiste invite les enfants à casser les vitrines pour piquer les cadeaux et, mèche sur la bombe, un amuseur survolté, le Français Didier Super pour ne pas le nommer, explose les tabous jusqu’à orchestrer une scène où Hitler roule une pelle à un Juif orthodoxe…

Vous avez dit politiquement incorrect? Oui, total (itair) ement. Même si les amis de la poésie ne sont pas oubliés, la programmation du bouillant Manu Moser a un côté punk assumé. Ce qui ravit les 15-25 ans, subjugués par cette force trash qui appelle un fumier un fumier, et ne masque pas les réalités.

La Plage des Six Pompes, c’est le plus grand festival des arts de la rue de Suisse avec ses 70 000 spectateurs, ses quarante compagnies en provenance d’Europe, mais aussi des USA et du Canada et ses 140 représentations durant sept jours sur les quatre scènes en plein air de La Chaux-de-Fonds. C’est aussi des compagnies off qui déambulent dans les rues ou présentent leur show en marge des stars de la manifestation. Et c’est encore le fameux système du chapeau qui fait des miracles depuis dix-huit éditions. A la fin du spectacle, des chapeliers bénévoles incitent les spectateurs à témoigner financièrement de leur satisfaction… la recette peut atteindre les 2000 francs.

Budgété à 520 000 francs, le rendez-vous s’autofinance à 50% avec les bars. Autrement dit, les Six Pompes, c’est aussi une fête populaire où se retrouvent amis et familles. D’où un contraste certain entre l’ambiance des rues et celle des scènes. Dans la rue défilent barbes à papa, stands de nourriture et jeux à gogo pour les enfants. Maquillés, les petits garçons ressemblent à Spiderman, les petites filles à des papillons. Voici pour le côté face.

Mardi, le côté pile a entonné une autre chanson. Du plus soft, On passe à table, scène de ménage arrosée sur une terrasse de café, au plus hard, Têtes de vainqueurs, tribulations déchaînées de Didier Super, les spectacles mouillent, cognent, jouent sur l’outrance, le rire plus ou moins distingué et le danger.

Ce début de Sélection naturelle, par exemple, de la troupe française Makadam Kannibal. Entre deux baraques de fortune, une vieille babouchka somnole. Son fils revient à la maison, mais pas par la porte. Il passe par les toits grâce à une échelle qui fait levier. De loin, on se demande si la bascule ne finira pas sa course dans les premières rangées… Plus tard, le même aventurier casse une bouteille en verre sur la tête de son collègue qui a déjà croqué du verre au petit déjeuner. Avant, la fille de la maisonnée s’est agrafé de faux yeux sur le visage…

Eprouver le corps fait partie de l’arsenal de rue, on se souvient des fakirs ou des bêtes de foire. Pourquoi pas? Mais ces prouesses physiques ne font pas une histoire, et Sélection naturelle s’enferme dans cette logique grunge, cet abrutissement quasi animalier.

A l’inverse, le clown Socrate, le Père Noël de Christmas Forever ou Didier Super et ses Têtes de Vainqueurs puisent dans cette trash attitude une forme d’énergie vitale, de rage fêlée qui font décoller leur prestation. Sous les traits d’un clochard imbibé, Socrate parle de la conscience des riches qui ne donnent pas et des poubelles qui font sa joie. Il livre bataille, aussi, contre l’eau de Vichy. Enfin, c’est son état- major, des bouteilles de vin, de vodka, qui mènent le combat. Raffiné.

Plus allumés, les Italiens de Christmas Forever dégonflent sur un mode kitsch la baudruche de la consommation. «Pour être heureux, il faut être libre. Pour être libre, il faut consommer. Pour consommer, il faut de l’argent. Et pour avoir de l’argent, il faut travailler. Donc, travailler rend libre», conclut le Père Noël anar dans une débauche de guirlandes, qui répète pour plus de clarté: «Arbeit macht frei». Grinçant.

Et Didier Super? Le Français fêlé de Douai est toujours aussi acide. Mardi nuit, il a lâché une comédie musicale où le héros cherchait «le plus grand fumier». La banlieue, le monde arabe, le monde juif, aucun gros cliché traité au quinzième degré ne fut épargné au public, jeune, qui a adoré. La rue réussit au trash décomplexé.

La Plage des Six Pompes, jusqu’au 6 août, à La Chaux-de-Fonds, infos 032/967 89 95, www.laplage.ch