Recueil

Coups de mâchoires

Stéphane Montavon publie «Crevures», recueil de textes chauffés à blanc

Que se passe-t-il quand on chauffe les mots? On peut obtenir du langage cuit – c’est l’image que Desnos avait choisie en 1923 pour illustrer ce contre quoi il luttait: une parole molle, sans inventivité, sclérosée de locutions toutes faites, aux antipodes de ce dont rêvait le plus ingénieux des surréalistes.

On peut assigner d’autres résultats à la métaphore: chauffer la langue, c’est jouer à la voir s’agiter de mouvements browniens, c’est la pousser à se disloquer. Là, on sera dans le domaine de Stéphane Montavon, auteur jurassien aujourd’hui établi à Bâle, et dont crevures, le dernier recueil de textes inclassables (poèmes en prose? nouvelles poétiques?) porte le langage à une sorte de point de fusion.

Exemple, l’incipit de «frère-ami», sixième texte du livre: «Rogue et moricaud, silhouette indistinctement voûtée, d’un abord à l’emporte-pièce, tu nous viens dédiant à tout-va ta candeur vieille de bête» (p. 25). Irrésistibles syncopes de la syntaxe, coups de talon dans le larynx, ces textes méritent une scène et un sound system, ou à tout le moins un mégaphone, pour exprimer leur pleine puissance, pour frapper leur rythmes claudicants comme diable, pour saturer l’ambiguïté de leurs images – Stéphane Montavon a l’habitude de travailler, dans différents contextes, avec des musiciens aventureux (Antoine Chessex, par exemple): cela se sent, s’entend.

Et de quoi nous parle crevures? Par-delà le voile d’une langue à chausse-trappes, on distingue des fragments de l’adolescence jurassienne de l’auteur, des virées nocturnes à Berlin qui tutoient la poésie sonore, un avatar de l’actionniste viennois Günter Brus, ou des histoires que l’on dirait extirpées d’un coin sombre du temps des veillées – comme celle de ce curé un peu roille-gosses qui finit sa nuit dans un charnier. Autant que les mots, ce sont les registres que Stéphane Montavon fait s’entrechoquer. Ce qui n’est pas le moindre attrait de ses crevures.

Stéphane Montavon, crevures, éditions d’autre part, 99 p. *****

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