Une rencontre entre Courbet et Hodler? Le pas de deux proposé par le Musée Courbet, à Ornans, surprend et laisse perplexe, avant même d’avoir vu l’exposition. Qu’est-ce qui rapproche l’œuvre de Courbet, entourée d’un halo de scandale et à laquelle il a été reproché, du vivant du peintre, «d’encanailler l’art» et de «glorifier la laideur vulgaire», et les représentations épurées et mystiques d’un Hodler s’efforçant «d’extraire de la nature la beauté essentielle» en éliminant les détails insignifiants?

Qu’ont en commun le peintre d’Un Enterrement à Ornans figurant, dans une gamme sobre à dominante de bruns et de gris et sous un éclairage sombre, diverses classes sociales réunies sans soucis du respect des hiérarchies, et l’artiste suisse célébré pour ses rives du Léman flirtant avec l’abstraction, barrées par la chaîne du Mont-Blanc et auréolées de nuages?

Dose de culot

Les deux hommes qu’une génération sépare (Courbet est né en 1819, Hodler en 1853) ont certes vécu quelque temps dans la même ville, à Genève – où Courbet s’est exilé entre 1873 et 1877, date de sa disparition, pour fuir les démêlés avec les autorités françaises après avoir exhorté, sous la Commune, à «déboulonner» la colonne Vendôme. Les deux hommes ont exposé à cinq reprises dans les mêmes salles, notamment dans les espaces de la Société suisse des beaux-arts, les fameux Turnus. Mais rien n’atteste qu’ils se sont rencontrés.

Les commissaires de l’exposition, Frédérique Thomas-Maurin, conservatrice en chef et directrice du Musée Courbet, et Niklaus Manuel Güdel, directeur des archives Jura Brüschweiler, mettent l’accent sur les convergences entre les deux hommes avant de rapprocher leurs œuvres. Ils sont tous deux, insiste le co-commissaire, dotés d’un «caractère bien trempé, d’une pugnacité à toute épreuve et d’une débordante confiance en soi». Mais aussi d’une bonne dose de culot et de réels talents pour assurer leur autopromotion.

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Pour s’imposer et faire connaître sa peinture, Courbet décide, pendant l’exposition universelle de 1855, de faire sécession en exposant en marge de l’exposition officielle. Du jamais-vu. Trente-cinq ans plus tard, Hodler se glisse dans les pas de Courbet en exposant son tableau La Nuit, écarté en 1890 de l’exposition municipale de Genève, dans un lieu indépendant qui lui est entièrement dédié. Provocateur, Hodler présentera désormais, chaque année, une exposition personnelle au sein du bâtiment électoral en concoctant lui-même ses propres réclames.

Autoportraits déguisés

Les deux hommes, indépendants et cédant volontiers à la tentation du scandale, excellent aussi dans l’art de l’autoportrait. Un genre auquel ils ont tous deux abondamment eu recours, comme l’esquisse la première salle de l’exposition, où l’on n’en découvre malheureusement qu’une poignée. Hodler est un des peintres qui se sont observés avec le plus de constance et d’intensité. On dénombre pas moins de 115 autoportraits à l’huile, et une bonne soixantaine de dessins qui traduisent ses états d’âme et rendent compte du poids du temps sur les traits de son visage. Comme dans cette toile de 1915 (Winterthour, Fondation pour l’art, la culture et l’histoire) dans laquelle l’artiste, se scrutant lui-même, se figure, en plan serré, le front plissé, la barbe blanchie et l’air préoccupé.

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Courbet a lui aussi beaucoup usé de cet outil autobiographique, particulièrement dans les années 1840-1850. Comme dans cette peinture de 1850 où on le découvre jeune trentenaire, barbu et l’air assuré, émergeant d’un fond sombre, fixant le visiteur de son regard noir. D’autres œuvres comme Le Chêne de Flagey, figurant un arbre centenaire, puissant et majestueux, apparaissent comme des autoportraits déguisés. «Tout ce qui est accessoire alourdit la composition et doit être éliminé», écrit Hodler, qui peint, lui, volontiers de jeunes arbres au tronc grêle et ornés d’un feuillage vert tendre se détachant sur un fond clair, comme le montre la troisième salle, «Exprimer la nature».

Le chemineau et l’ouvrier philosophe

Robustes, Courbet et Hodler aiment battre la campagne et s’imprégner des paysages, sauvages et grandioses de préférence, des escarpements, falaises, surplombs et pics enneigés. Courbet vibre pour les gouffres, roches et ruisseaux. Hodler pour les vastes étendues d’eau, les prés fleuris, les brouillards et les bandes de nuages. C’est à ses débuts que le peintre suisse a été le plus influencé par Courbet. En témoigne Le Nant de Frontenex (1874), figurant un sous-bois automnal qui rappelle Le Chevreuil chassé aux écoutes de Courbet.

Par la suite, dans les années 1880, Hodler prendra une orientation radicalement différente de celle de Courbet en affirmant sa théorie du parallélisme. Il s’agit de reproduire de manière symétrique des formes semblables (sommets montagneux, étendues d’eau, rochers et troncs d’arbres) pour traduire, dans ses peintures, l’ordre naturel et l’unité profonde du monde. Nul mieux que Hodler ne parvient à résumer avec une telle force les pentes des sommets alpins surplombant le lac de Genève dans des œuvres qui confinent à l’abstraction.

La salle de l’exposition consacrée aux paysages du Léman, où la confrontation est évidente, les artistes ayant tous les deux peint ce même paysage lacustre, aurait mérité d’être plus étoffée dans sa sélection. Comme celle dédiée aux préoccupations et engagements sociaux du duo, qui se cantonne à rapprocher Le Chemineau exténué et au pantalon rapiécé de Courbet avec L’Ouvrier philosophe de Hodler.

Vénus voluptueuse

On aurait aimé admirer aussi et notamment Les Casseurs de pierres du premier et une des multiples déclinaisons du Faucheur et du Bûcheron du second. Même déception dans la section baptisée «Peindre la femme». Si les confrontations entre les deux versions de La Source, figurant une femme nue près d’un cours d’eau, l’une peinte par Courbet en 1868 et l’autre par Hodler de 1904, sont parlantes, la Femme nue couchée au bord de l’eau du peintre franc-comtois, montrant une Vénus voluptueuse, alanguie sur un drap blanc au bord d’un cours d’eau, aurait mérité d’être flanquée d’un de ses pendants suisses.

Le Désir (1908), par exemple, figurant Jeanne Charles Cerani, la maîtresse de l’artiste helvète, nue, allongée dans un pré vert tendre planté de roses, le corps incliné vers le spectateur, qui n’a malheureusement pas pu, souligne-t-on à la conservation du musée, rejoindre les bords de la Loue.


«Courbet/Hodler. Une rencontre», Musée Courbet, Ornans, jusqu’au 6 janvier 2020.