Instinctivement, on pense à Courbet en couleurs. Des tons terreux, verts ou ocre lumineux, généreusement apposés pour faire naître un paysage. Mais on le sait moins, le peintre a aussi été un maître du noir, délaissant palettes et toiles pour le papier et le fusain.

«La critique a toujours véhiculé l’image d’un Courbet désintéressé par les arts graphiques, alors qu’on lui connaît plusieurs chefs-d’œuvre dessinés», relève Anne-Sophie Poirot, co-commissaire de Courbet dessinateur au Musée Jenisch de Vevey. Rassemblant une cinquantaine d’œuvres papier de l’artiste dont certaines inédites, l’exposition, couplée d’une épaisse publication conçue comme un répertoire et une base d’exploration, éclaire le lien, plus riche qu’il n’y paraît, qu’entretenait Courbet avec le dessin.

Funeste croquis

Dans un champ de carottes, un lapin et un hérisson batifolent. Cette scène, esquissée au crayon graphite à l’âge de 10 ans – au dos de la paperasse administrative de son grand-père –, révèle que Courbet, comme d’autres avant lui, s’est d’abord servi du dessin comme outil d’apprentissage. Les traits sont encore timides, les proportions émouvantes de maladresse, mais ce n’est qu’un début: Courbet continuera à expérimenter régulièrement le papier.

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On découvre par exemple que la toile Un Enterrement à Ornans, exposée au Musée d’Orsay, a son double au fusain, noir et funeste. Une ébauche préparatoire en taille réelle, les visages et les tenues des personnages n’ayant été que sommairement croqués. Autre détail curieux: le fossé pour la tombe du défunt se situe, contrairement au tableau, au bout du cortège sur la gauche. «Mais on devine une esquisse qui la replace au premier plan, ce qui rajoute un effet dramatique à la toile, note Anne-Sophie Poirot. On voit littéralement l’idée naître.»

Col à la gomme

Ici laboratoire d’idées, là réceptacle du souvenir, notamment lors d’escapades de Courbet dans la campagne – comme en atteste un de ses carnets de croquis, le papier se fait aussi œuvre d’art à part entière. Femmes dans les blés (1855), par exemple, dessine les corps assoupis de deux paysannes avec une délicatesse et une sensualité remarquables. Le peintre lui-même considérera la feuille comme digne d’intégrer son exposition parisienne de 1867.

La Lecture (1853) est une autre de ces perles. Ce portrait intimiste d’une jeune femme, une main tenant un livre, l’autre soutenant sa tête, témoigne d’une maîtrise incontestable du médium. Découverte un peu par hasard entre les murs du musée belge de Tourney, encore inconnue des spécialistes, l’œuvre représenterait Zélie, jeune sœur de Courbet à la constitution fragile. De la matière de sa robe à la blancheur éblouissante de son col, réalisée à l’aide d’une gomme, on est frappé par la finesse de ce clair-obscur.

Pubs noir-blanc

Songeur, presque perplexe, Courbet nous fixe dans son célèbre autoportrait L’Homme à la pipe. Au Musée Jenisch, on découvre sa version retranscrite au fusain, un «ricordo» où les variations de gris miment les couleurs… réalisée plusieurs années après l’original. Au cours de sa vie, le peintre produira plusieurs de ces reproductions, qui lui permettront aussi de diffuser plus facilement ses œuvres et d’en faire la publicité.

On peut s’en étonner, mais Courbet Dessinateur ne fait pas dialoguer feuilles et tableaux. «Un parti pris, pour trancher avec l’idée que le dessin chez Courbet était complémentaire à la peinture, ce qui l’a souvent occulté», précise Pamella Guerdat, chargée du projet.

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C’est, plutôt, une partie intégrante de sa production et qui le restera même après son exil en Suisse, dans les années 1870. L’exposition se clôt avec le Portrait de Marc-Louis Bovy (1874), médailleur et descendant d’une famille de huguenots, immortalisé assis dans un fauteuil, une cape entourant ses épaules de vieil homme. «Ce portrait, d’une technique rare, est révélateur de l’attrait de Courbet pour le dessin», souligne Pamella Guerdat. Elle le pressent: des chefs-d’œuvre de papier restent à découvrir.


A voir: «Courbet Dessinateur», Musée Jenisch, Vevey, jusqu’au 2 février 2020.

A lire: «Courbet. Les dessins», sous la direction de Niklaus Manuel Güdel, Les Cahiers dessinés, 376 p.