Cinéma

Courgette s'invite derrière les barreaux

Dans le cadre de la 15e édition du Festival du film et Forum international sur les droits humains (FIFDH), des détenus de la prison genevoise de La Brenaz ont découvert le célèbre film d’animation suisse et rencontré son producteur. Un programme qui vise à introduire la culture en milieu carcéral

Mercredi soir, le FIFDH présentait Ma Vie de Courgette à un public captivé. Pas d’écran ni de sièges en velours rouge, pourtant. Ce cinéma-là est nu, les murs blancs bétonnés et les fenêtres striées de longs barreaux. Les gardiens ont remplacé les placeurs: au cœur de l’établissement pénitentiaire de La Brenaz, la séance va commencer.

On le sait peu, mais le festival de films genevois quitte parfois les salles feutrées du centre-ville pour s’exporter dans des lieux moins attendus. Une quarantaine au total, répartis sur l’ensemble des communes pour n’oublier personne. «Dès le départ, mon souhait était d’étendre le festival à tous les habitants de Genève, de dépasser un certain entre-soi», relève Isabelle Gattiker, directrice du FIFDH. Hôpitaux, maisons de quartier ou encore centres pour migrants prennent donc, durant la durée de la manifestation, des allures de salles obscures.

Objectif pédagogique

Les prisons ne font pas exception. Bien que jusqu’à présent, le cinéma soit resté discret derrière les barreaux genevois. «Ce genre de projet est passablement développé en France, notamment parce qu’il existe une loi sur l’action culturelle en milieu carcéral. En Suisse, il ne s’agit pour l’instant que d’initiatives personnelles», regrette Claudia Dessolis, réalisatrice et responsable de l’opération. Au départ, il y a quatre ans, sa démarche soulève d’ailleurs quelques interrogations. «On craignait que mon but se résume à faire passer du bon temps aux détenus. Je leur ai expliqué qu'il s'agissait de poursuivre un réel objectif pédagogique.»

Un total de cinq séances, qui s’échelonnent avant et pendant le festival et alternent films, documentaires et discussions avec les réalisateurs: le suivi vise à fournir aux détenus des outils dont ils se serviront une fois sortis. «L’analyse, l’écoute, l’échange sont autant de compétences transversales qu’ils pourront traduire dans un futur emploi.»

Sortir de l'isolement

L’enthousiasme de cette passionnée finit par lui ouvrir les portes blindées de deux établissements carcéraux. Si celui de Champ-Dollon a rapidement été écarté, les détenus en détention préventive risquant à tout moment d’être transférés ailleurs, Claudia Dessolis projette des films au centre de détention pour mineurs de La Clairière depuis 2015 et, pour la première fois cette année, à la prison de La Brenaz. L’établissement genevois, récemment agrandi sur son terrain de Puplinge, accueille 168 hommes purgeant des courtes et moyennes peines.

Approché par Isabelle Gattiker, Laurent Forestier, directeur de la communication de l’Office cantonal de la détention, est immédiatement tenté par l’aventure. «Le projet du FIFDH va dans le sens de notre réflexion, puisque nous travaillons en ce moment à un nouveau concept de réinsertion. Celui-ci place le détenu au centre du dispositif et vise à l'accompagner de manière adaptée, selon les différentes étapes de son parcours carcéral. Le sortir de l’isolement, du vase clos qu'est la prison à travers des cycles de projections cinématographiques est l'une des actions que nous voulons mettre en place.»

Pour l’heure, l’accès aux séances du FIFDH demeure limité et les participants ont été sélectionnés selon des critères préétablis: «Il faut que leur compréhension du français soit suffisante et qu’ils soient capables de se mêler à un groupe, explique Laurent Forestier. Et, évidemment, qu’ils soient intéressés par l’activité.» Les films, tous suisses, sont aussi soigneusement choisis pour éviter les thématiques trop sensibles. Ainsi, Ma vie de Courgette ne sera pas projeté à La Clairière, plusieurs jeunes ayant eux-mêmes subi des violences domestiques similaires à celles du personnage principal.

Question de sentiments

Lors de cette troisième séance à La Brenaz, 16 détenus s’apprêtent à découvrir l’histoire de Courgette. Après une courte introduction qui revient sur la success story du film d’animation, les lumières s’éteignent et un silence concentré s’installe. Il restera palpable durant toute l’heure suivante, uniquement troublé par quelques commentaires ça et là. Et par des rires, lorsqu’un personnage se voit qualifié d’«aussi aimable qu’une porte de prison». Générique et applaudissements.

Arrivé entre-temps, Max Karli, le producteur de Ma Vie de Courgette, se prête au jeu des questions-réponses. On lui en pose beaucoup, sur la réalisation et les financements notamment. Mais aussi sur les sentiments. «Ce que ressentent les personnages du film, c’est un peu ce qu’on vit en prison», commence un jeune homme. «Sauf que ces enfants sont innocents, et pas nous !» rétorque un autre.

L’échange est délicat mais important pour le Genevois. «Il s’agit d’un public un peu particulier, dont on ne peut pas toujours anticiper les réactions. Mais je crois que cela fait partie de notre travail d’amener nos films à toutes les populations. On devrait le faire plus souvent.»

Autour du buffet, concocté par les détenus de l’atelier boulangerie, les remarques fusent encore. L’émotion d’abord, comme celle de Gérard, 70 ans, cheveux plaqués en arrière et blouson de cuir. Incarcéré pour des «affaires financières», il explique que le film lui évoque son enfance tumultueuse entre la Tunisie et la France. «C’est une histoire triste, qui montre que la vie est dure mais avec beaucoup de douceur. Je dis bravo.» Un autre pense à sa fille qu’il n’a pas revue depuis longtemps. Plus loin, un quinquagénaire, grand cinéphile: «J’ai bien aimé le film, il me rappelle L’Enfance nue, de Maurice Pialat.»

«C'est Noël»

Au-delà de la projection du jour, c’est la démarche du FIFDH qui fait le plus réagir. «Tout ce qui sort de l’ordinaire est une source d’enrichissement pour nous. Aujourd’hui, on nous donne la parole, c’est valorisant. Et puis ça crée d’autres rapports avec les gardiens, qui assistent également aux projections.» De manière générale, on regrette que des activités de ce genre ne soient pas organisées plus souvent au sein de la prison. «Pour nous, c’est Noël. Au-delà des activités sportives, nous n’avons que rarement l’occasion de sortir de notre routine.» A l’heure de retourner dans leurs cellules, extinction des feux oblige, la plupart des détenus remercient les organisateurs d’une poignée de main.

Ils ont déjà rendez-vous le mercredi suivant pour la projection du documentaire de Nicolas Wadmoff Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté, en présence du célèbre sociologue, puis ils débattront pour élire leur film favori. Ce prix spécial sera remis au lauréat samedi, lors de la cérémonie de clôture du FIFDH, sous forme d’un globe terrestre fabriqué par les détenus.

Claudia Dessolis a néanmoins bon espoir que les participants puissent faire le déplacement l’an prochain. Car derrière les murs, les choses bougent. «Les politiques commencent à lever la tête et des projets se développent timidement, mais nous manquons encore de subventions. J’aimerais bien étendre l’opération à d’autres établissements. Voire fabriquer des films directement à l’intérieur de ces murs!»

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