Hasard des calendriers éditoriaux, deux gros ouvrages essentiellement faits d'illustrations sortent presque simultanément sur le travail d'André Juillard. Heureusement, loin de se tuer l'un l'autre, ils offrent une complémentarité étonnante, et montrent, par le nombre relativement peu élevé de «doublons», l'incroyable profusion de la production de Juillard. «Je pensais connaître André, commente Pierre Christin, mais je découvre sans cesse de nouveaux dessins, et tout est beau. Sa capacité tant en quantité qu'en qualité est stupéfiante!»

Entracte, publié par le galeriste parisien Daniel Maghen, est un épais pavé digne d'une encyclopédie, contenant un bon millier de dessins, esquisses, recherches et planches. Ils sont commentés par Juillard, en brèves notes manuscrites au crayon, souvent sévère avec les imperfections qu'il voit dans ces images, pourtant somptueuses, dans ce style académique paisible et généreux qui est la marque de ce grand dessinateur.

Des Sept Vies de l'épervier au chef-d'œuvre du Cahier bleu, des reprises de Blake et Mortimer aux livres sur Paris ou New York, ces étapes sont entrecoupées d'entractes, croquis sur papier de couleur, bleu, orange, beige: des portraits de femmes, émouvants, des nus, des études de vêtements et de drapés, ah! les drapés...

«Tout s'impose par la caresse», écrit Enki Bilal dans une préface où il note que ce livre est une «déclaration d'amour pour le dessin». Et il est vrai qu'on a le sentiment que Juillard ne passe pas un instant sans dessiner, un crayon, un fusain ou une plume à la main. Il commence sa journée par quelques dessins, «un portrait ou deux [...], un nu, un petit paysage, une nature morte, sortis d'un bouquin [...] ou d'un magazine de mode», avant de se mettre au travail. Il interprète Degas, «le plus beau dessinateur du monde», Matisse, Gus Bofa, Helmut Newton et d'autres photographes.

Il aime le papier, le carton, même et surtout les plus vieux, et il a choisi les papiers du livre: «Quand vous touchez un papier, c'est lui qui vous dit comment il faut faire», écrit-il, en soulignant «la douceur exquise» d'une marque disparue. Et il nous dit la difficulté qu'il a à trouver les papiers qui l'intéressent dans le commerce, et le plaisir des découvertes par hasard: «J'aime les papiers d'emballage, leur texture et leur couleur, malgré leur mauvaise qualité, mais qu'en restera-t-il?»

Si le deuxième volume de Pêle-mêle, au Pythagore, contient aussi quelques croquis, esquisses et études préparatoires de Juillard, il se concentre plutôt sur le produit fini et publié, dans une diversité foisonnante: ex-libriset sérigraphies autour de ses bandes dessinées, mais aussi affiches, couvertures ou illustrations de livres, étiquettes de vin, travaux publicitaires, réalisations comme cartes de vœux ou annonces de naissances pour les bienheureux amis, une mine fabuleuse pour les amateurs et les collectionneurs...

Cette somme est structurée par une bibliographie de plus de cinquante pages réalisée avec minutie par Jean-Marie Korber sur tout ce qui a été publié par ou sur André Juillard (y compris en Suisse, ce qui n'est pas si fréquent dans l'édition française, avec la prépublication en grand format des Blake et Mortimer dans Le Temps).

Deux expositions à Lausanne, dès vendredi, rendront hommage à cette richesse créative, avec une sélection des originaux reproduits dans Entracte: la Bibliothèque municipale y ajoutera quelques belles planches qu'elle possède dans ses fonds, et la librairie Raspoutine l'enrichira de deux nouveaux ex-librisoriginaux signés du maître.