Musique

Courtney Barnett, un papillon venu d’Australie

Certains la comparent à Bob Dylan pour ses textes sans concession. Dans son deuxième album sorti dernièrement, la chanteuse, compositrice et guitariste de Melbourne voltige entre les styles et déploie son talent sur des compositions musclées et abouties

Naître en Australie, c’est rarement une mauvaise chose pour se construire une culture musicale et piocher dans une foule de références. Courtney Barnett n’a pas hésité à se servir large. Elle adore The Saints, les légendes de Brisbane, et se réjouit de voir les RVG marcher dans leurs pas (un jeune groupe de Melbourne qui sonne eigthies comme s’ils étaient nés trente ans trop tard).

Elle s’est aussi laissé toucher par des influences plus douces, comme les Go-Betweens, qu’elle dessine d’un joli trait: «Les écouter, c’est comme se sentir nostalgique sans avoir le moindre souvenir, sans savoir pourquoi.» Elle a ensuite secoué bien fort pour se créer un style unique en son genre: une voix traînante et familière, une guitare à peine grasse mais quand même un peu, ainsi que des compositions bien plus musclées qu’elle défend merveilleusement sur scène depuis ses débuts.

Tell Me How You Really Feel vient de sortir ce printemps. Techniquement, il s’agit de son deuxième album après la compilation de ses deux premiers EP en 2013 et son Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit (2015) vendu à 500 000 exemplaires à travers le monde.

Bouilloire apocalyptique

Il n’y a pas une chanson à jeter dans toute sa discographie, mais elle a encore progressé au niveau mélodies sur son dernier essai. Elles sont plus abouties, et tout semble encore plus évident et instinctif qu’à ses débuts. Comme si ses créations lui tombaient d’un coup d’un seul au creux de la main. Une fausse piste, comme souvent. «Mes premières versions sonnaient comme des démos, c’était pas bon du tout. Pareil pour les paroles, je les testais à voix haute, c’était parfois très gênant… Mais j’ai accepté le fait que même si tu patines et que tu ne sais pas où tu vas, tu vas finir par écrire quelque chose de bien. Même si ça te prend quinze ans. Sunday Roast, la dernière chanson du disque, je l’ai commencée quand j’avais 13 ans. Elle a mis dix-sept ans à venir, finalement…»

Elle a ici voulu papillonner dans plusieurs registres: du franchement tonique, de la ballade touchante avec Need A Little Time, et surtout cette Hopefulessness, magnifique chanson d’ouverture à décollage lent et progressif, avec une explosion finale à multiples couches de guitare et un bruit de bouilloire qui vient donner une sensation d’apocalypse. Une introduction qu’elle avait au départ prévu de mettre en dernier titre. Elle a bien fait de changer d’avis.

Touche féministe

Kim Deal, la chanteuse des Breeders venue jouer quelques notes sur deux chansons, est tombée sous le charme de sa cadette, et pas seulement pour ses reprises live impeccables de Cannonball. Elle l’a comparée à Bob Dylan, sans rire, pour ses points de vue sur le monde et sa capacité à les cracher à la perfection. Son Nameless, Faceless s’en prend ainsi à l’anonymat impuni des réseaux sociaux. Elle jure avoir été nettement moins harcelée que d’autres, mais cite quand même ce qu’un (ou une, mais plutôt un) internaute lui avait balancé: «Je pourrais manger un bol de lettres alphabet, le recracher et en sortir des paroles meilleures que les tiennes» (une punchline pas si pourrie mais à l’évidence totalement fausse).

Elle avoue aussi avoir piqué une phrase à Margaret Atwood, auteur canadien récemment placé sur le devant de la scène pour l’adaptation télé de son roman The Handmaid’s Tale: «Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux, les femmes ont peur que les hommes les tuent.» Une touche féministe encore renforcée quand elle hurle: «Je ne suis pas ta mère, je ne suis pas ta pute.»

Porte-parole malgré elle

On pourrait ressortir plein de pépites un peu n’importe où dans l’album, mais on notera surtout cette drôle de particularité: elle a écrit ses dix chansons avec «ou» en élément narratif récurrent. Jamais elle ne raconte une histoire de façon plus ou moins neutre ou à la seule première personne, pour donner ainsi l’impression d’avoir besoin de quelqu’un à qui parler: ami, amour, ennemi, ou elle-même. «Vrai, oui, j’écris toujours en pensant à quelqu’un. Souvent des gens que j’aime, pour les encourager ou les soutenir. Mais au bout d’un moment, c’est moi que je vois à travers eux. Donc je me parle aussi à moi-même», reconnaît-elle.

Mais ça reste encore compliqué d’en parler ailleurs que dans ses chansons. Courtney Barnett est d’une grande prudence en interview, sur tous les thèmes. Que ce soit l’homophobie (elle vit en couple depuis sept ans avec la musicienne Jen Cloher) ou le récent boycott d’Israël par Lorde et John Maus, entre autres.

Il n’est pas question de le lui reprocher: elle a tout juste la trentaine et tout le monde l’a très vite installée comme porte-parole sur tous les sujets de société: «Et je ne m’y attendais pas vraiment. C’est bien dans le sens où la musique amène l’empathie, le partage, l’ouverture. Elle aide à communiquer, mais je suis toujours en phase d’apprentissage, à tenter de comprendre le monde du mieux possible.» On se contentera donc de ses traits d’humour et coups de griffe sur disque. Mais c’est déjà énorme et ça sonne comme une promesse: celle qu’une écriture déjà haut de gamme qui va encore se ciseler avec le temps.

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