Spectacle

«Du couvent à l'opérette, l'habit fait le moine» avec le spectacle débridé Mam'zelle Nitouche

Une religieuse qui se fait tour à tour chanteuse, puis militaire: avec «Mam'zelle Nitouche», Pierre-André Weitz met en scène le vaudeville qui en inspirera tant d'autres. Un spectacle bondissant qui décapera les planches l'Opéra de Lausanne de jeudi à dimanche

«Sainte-nitouche»: se dit d'une personne qui affecte l'innocence, la pruderie, dixit le Larousse. Mais Mam'zelle Nitouche, autant vous prévenir tout de suite, n'est pas du genre pudibonde. Elle se révèle au contraire plutôt débridée.

Car ce pseudonyme polisson n'est autre que le nom de scène de Denise de Flavigny, pensionnaire au couvent des Hirondelles, lorsque celle-ci s'échappe pour fouler en secret les planches d'un théâtre voisin. Elle y suit Célestin, son professeur de musique qui, lui, se mue tous les soirs en compositeur... de musique légère.

Tourbillon coloré

Ces savoureuses métamorphoses sont au cœur d'un vaudeville-opérette imaginé par Florimond Roger, dit Hervé, en 1883. Inspirée de sa propre double vie d'organiste, arrondissant ses fins de mois comme pianiste et acteur, Mam'zelle Nitouche deviendra son testament musical. Un testament des plus désopilants, où les apparences sont vaines et reines à la fois.

Pourtant, depuis sa mise à l'écran avec Fernandel dans le rôle-titre en 1954, l'opérette avait disparu de la circulation. C'était sans compter les velléités de Pierre-André Weitz. Disons que ce comédien, chanteur et scénographe français, est devenu maître dans l'art de déterrer les pépites. En 2016, avec le Palazzetto Bru Zane, centre de musique romantique française, il avait déjà mis en lumière Les Chevaliers de la table ronde, un autre opéra-bouffe signé Hervé.

Alors avec son acolyte de toujours, Olivier Py, qu'on retrouve sur scène en cornette de bonne sœur, Pierre-André Weitz ravive la flamme de l'opérette. Un tourbillon burlesque et coloré qui retournera les planches de l'Opéra de Lausanne dès jeudi et, au printemps, celles de Broadway.

En quoi «Mam'zelle Nitouche» vous a-t-elle séduit?

Pierre-André Weitz: En travaillant sur les Chevaliers de la table ronde, je me suis rendu compte qu’Hervé était un artiste total et passionnant. Pendant la tournée, beaucoup de gens nous ont parlé de Mam'zelle Nitouche, que je ne connaissais que par son adaptation cinéma. Je me suis alors plongé dans l'œuvre, qui m'a tout de suite intéressé. Notamment parce qu'elle constitue l'origine des origines de l'opérette française, dans laquelle on joue, chante et danse tout à la fois. Il faut aussi savoir que Mam'zelle Nitouche est aujourd'hui l'un des spectacles les plus joués à Moscou, alors que nous, francophones, l'avons un peu oublié!

Comment expliquer cette disparition?

Parce qu'il faut, pour aborder ce genre d'œuvres, des chanteurs-comédiens-danseurs hors pair, et une très grande qualité de plateau. Cela découle aussi d'un changement de mentalités: il est aujourd'hui difficile de retrouver cet esprit de troupe et de vaudeville, alors que l’esthétique actuelle est plutôt au théâtre réaliste et minimaliste.

Comment avez-vous abordé la scénographie d'une œuvre aussi burlesque?

Avec bonne humeur. Il ne faut pas monter une opérette comme du Strindberg! J’ai voulu la servir telle qu’elle est, parce que j’y crois. Le défi, c'est avant tout de garder le rythme. Nous utilisons pour cela une «tournette», qui nous permet de changer de décor en un clin d'œil. Je me suis aussi amusé à jongler avec les clichés bleu-blanc-rouge, la baguette de pain, le coq, la tour Eiffel…des clichés qui apparaîtront d'ailleurs après la création de Mam'zelle Nitouche. On se retrouve plongé dans la France du début du siècle et, parallèlement, on est hors du temps. Il suffit de jouer l'opérette aujourd'hui pour qu'elle soit actuelle, certains la comparent même à Sister Act.

Un grand écart pour vous, qui avez mis en scène de grandioses tragédies?

J’ai abordé l'opérette avec autant d’honnêteté qu’un Wagner ou un Berlioz car il ne s'agit pas, à mes yeux, d'œuvres mineures. Elles nous parlent d'humanité. Vous savez, les grands tragédiens sont de grands clowns, et vice-versa. À l'opéra, on est là pour vaincre la mort à travers les larmes. À l’opérette, c'est la même chose, mais on le dit à travers la joie! Il faut de tous les styles sur les scènes de théâtre et d'opéra.

Un organiste qui se mue en cabarettiste: la dualité est au centre du livret...

Oui! Il n'y a pas un seul personnage qui ne présente de problème identitaire. Nous avons joué ça, l'être et le paraître, le fait qu'on ne sache jamais ce qui se cache derrière l'uniforme, sous la robes des bonnes sœurs ou le pantalon du militaire.

Vous êtes donc devenu maître dans l'art du travestissement?

Sur scène, tout le monde joue au moins trois ou quatre rôles, avec une centaine de costumes au total. Ca fait partie de ce style du début du siècle: on change de personnages en même temps que de tenue, avec cette impression de foule sur scène alors qu'en fait, ce sont toujours les mêmes qui sortent, font tomber la soutane et reviennent par une porte à trois mètres de là. Mais au final, peu importe que ce soit Olivier Py ou Catherine Deneuve qui interprète la mère supérieure: on vient voir des figures, et non des personnes. J'ai également voulu dire que, peu importe que ce soit un homme ou une femme qui interprète un rôle, c’est l’habit qui fait le moine au théâtre!

D'ailleurs, Olivier Py en nonne: c'était votre idée?

Olivier est venu voir les Chevaliers de la table ronde et m’a confié qu'il rêvait de faire un spectacle d'une telle énergie. Je lui ai donc proposé de rejoindre la troupe de Mam'zelle Nitouche pour y incarner un rôle multiple: celui de la mère supérieure, du petit soldat Loriot et de Corine, actrice déjantée d'un théâtre de province. Cela permettait de résonner avec sa propre dualité, celle d'Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon et de son alter égo, Miss Knife, chanteuse de jazz.

Vous-même, vous jouez Pierrot, le régisseur...

Ce qu'on appelait à l'époque le régisseur, c'est le metteur en scène aujourd’hui. J'interprète donc mon propre rôle! Je suis aussi la personne qui accueille les spectateurs dans le hall, je les harangue avec un orgue de barbarie pour leur expliquer ce qu’ils vont voir.

Alors, que leur dites-vous?

Qu'il ne s'agit pas de l'opéra dont ils ont l'habitude. Plutôt une fête, la foire, le cirque... Il ne faut pas qu’il y ait tromperie au départ, d'autant que le public doit faire 50% du chemin, accepter de jouer avec nous. En fait, je voudrais surtout qu'il passe un moment agréable, oublie un peu ses soucis, qu'on lui offre de quoi mieux vivre dans une société qui repose tellement sur le paraître. C’est drôle, parce que les spectateurs viennent souvent nous voir à la fin de la représentation et nous disent: «on a tellement ri !» Et puis ils se mettent à pleurer. Là, je me dis qu'on a réussi notre coup!


Mam'zelle Nitouche de Pierre-André Weitz. Du 10 au 13 janvier à l'Opéra de Lausanne.

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