Cet homme penché sur un puits de lumière au cœur de Berlin plonge son regard dans la «bibliothèque engloutie»: un espace inaccessible de 50 m2 peuplé de rayons vides. Par ce monument en creux, l'artiste Micha Ullmann a symbolisé les 200 000 livres brûlés dans les autodafés du nazisme. Plus d'un demi-siècle après la guerre, l'Allemagne, hôte d'honneur du Salon du livre de Paris, n'a pas fini d'exorciser ses fantômes.

Parfois, une voix s'élève pour solliciter une permission de sortie de la prison de la mémoire. Quand, dans un discours officiel, en 1998, Martin Walser demande à être relevé du «dur service du souvenir» auquel il s'est longtemps astreint, il crée le scandale. Et lorsque Günter Grass met en cause la réunification, le tollé des critiques est assourdissant. Botho Strauss, lui, a choisi de se tenir à l'écart d'un monde qui ne lui inspire que tristesse.

Les générations suivantes prennent spontanément la liberté d'oublier et personne ne s'en offusque: ces écrivains sont nés dans les années 50 et 60, parfois plus tard, et l'on n'attend plus d'eux qu'ils prennent du service idéologique. Leurs romans pourraient souvent se situer n'importe où en Europe.

Mais cet oubli de l'histoire n'est pas général. Gila Lustiger ou Barbara Honigmann ne parviennent pas à oublier le silence de leurs parents juifs. Leurs livres sont chargés de ce non-dit qu'elles évoquent avec détachement ou amertume. Si la langue allemande est toujours leur patrie, elles ont toutes deux choisi de vivre en France, tout comme Brigitte Vanderbeke. Cette jeune romancière partage avec sa génération un sens burlesque de la dérision et un vif plaisir à tuer les pères.

La réunification a eu pour effet de doter la vie littéraire allemande d'un centre, Berlin, source d'inspiration romanesque vers laquelle convergent à nouveau les auteurs, les agents et les nouvelles maisons d'édition. Les lectures publiques sont devenues de véritables spectacles populaires. La floraison des traductions qui marquent la présence de l'Allemagne à Paris manifeste cette énergie retrouvée qui éclate dans tous les sens.